Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/1022

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


idée, j’imagine qu’au lieu de leur en dérouler longuement et ennuyeusement les conséquences, il aurait employé quelques paroles sentencieuses et brèves propres à faire tressaillir la conscience et à faire sentir par la vie ce que la logique serait impuissante à expliquer. Faisons ainsi et disons simplement pour exprimer ce qu’une telle idée contient de dangers et implique de devoirs : Honorez les dieux, respectez la justice, et frémissez, si jamais vous l’avez offensée.

Au contraire, si le bonheur est une chose intérieure, de pareils dangers n’existent pas, car alors l’individu, seul est responsable. Aussi est-ce vers cette opinion plutôt que vers la précédente que les sages ont penché de tout temps. Des deux opinions, elle est en effet la moins aventureuse et celle qui contient certainement la plus grande part de vérité. Quoi qu’on fasse, on sera toujours obligé d’en revenir à cette opinion, je le crois ; cependant elle n’est pas à l’abri de la critique. Ainsi il est évident que, tout en voulant se fonder sur un plus grand respect de la liberté, elle laisse subsister en grande partie la fatalité des circonstances et qu’elle détruit cette idée d’une chose appelée bonheur qui serait la propriété commune de tout le genre humain. Si le bonheur est en effet le résultat d’une création individuelle, il n’y a plus d’idée générale du bonheur, il n’y a plus que des bonheurs différens, autrement dit des biens. Je ne puis créer quelque chose qu’avec les facultés qui sont en moi et les élémens qui sont sous ma main ; mais si ces facultés sont défectueuses, si ces élémens sont incomplets, me voilà placé à tout jamais sous la tyrannie de la nature, qui m’a formé sans me consulter, et sous le joug de circonstances que je, n’ai pas créées, et dont par conséquent on ne peut faire peser sur moi la responsabilité. Ce désir du bonheur que je sens en moi, quoique pauvre ou stupide, reste donc sans objet, si je n’ai pas les outils nécessaires pour le créer, et cependant, puisque la nature n’a pas hésité à mettre en moi ce désir, quoiqu’elle m’ait refusé les facultés et les circonstances nécessaires pour le réaliser au dire des philosophes, n’est-ce pas une preuve évidente qu’elle ne comptait pas sur ces facultés et sur ces circonstances, et qu’elle ne considérait pas ma stupidité ou ma pauvreté comme un obstacle à mon bonheur ? Aussi les hommes, embarrassés et irrités par cette difficulté, n’ont-ils jamais cru tout à fait, malgré l’autorité des sages, que le bonheur fût une chose absolument intérieure, qui ne dépendît que de l’individu, et, tout en vivant sous l’empire de cette opinion, on les a vus de tout temps protester par les explosions et les violences de la révolte, par les reproches amers de l’ironie, par les angoisses du doute et les actes du désespoir, contre l’écrasante responsabilité