Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/1020

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de ces biens et de plus un que l’assemblage de tous ces biens, un désir si général qu’il ne tient compte ni de la pauvreté, ni de l’ignorance, ni même de la stupidité, doit répondre à quelque fait général comme lui, et qui, pas plus que lui, n’admet le privilège. Il doit donc y avoir un bonheur commun à tous les hommes, puisque la nature n’a défendu à aucun homme de le désirer et de le chercher.

Nous marchons lentement, on le voit, et difficilement à la découverte de cette chose mystérieuse, et cependant, quoique nous n’ayons pas encore de définition à donner, nous avons déjà reconnu plusieurs faits : d’abord que le désir du bonheur était indissolublement uni à la substance de la nature humaine, dont il était un des plus puissans leviers d’activité, ensuite qu’il ne fallait le chercher dans aucun des biens de ce monde, ni même dans tous ces biens réunis ensemble, enfin que le besoin universel que tous les hommes en ressentent doit correspondre à quelque réalité universelle, et qu’il doit y avoir par conséquent un bonheur commun à l’humanité tout entière, et auquel a droit d’aspirer le plus pauvre et le plus ignorant des hommes, comme le plus puissant et le plus élevé. C’est celui-là seul qui mérite évidemment qu’on s’occupe de lui, et c’est le seul dont nous voulons nous occuper.

Mais, s’il existe un tel bonheur universel, quelle est sa forme et sa figure ? Et où loge-t-il ? Est-il quelque chose hors de nous ou quelque chose en nous ? Ici les avis ont été de tout temps partagés. La question est des plus délicates, car, selon la réponse qu’on lui donnera, des conséquences incalculables au point de vue social vont se dérouler. Arrêtons-nous un instant sur ce point avant de passer outre ; la question, ainsi qu’on va le voir, vaut bien quelque attention.

Un des meilleurs chapitres du livre de M. Janet est celui qui porte pour titre le bonheur dans la société actuelle. M. Janet y fait justement remarquer que ce problème a pris de nos jours les proportions les plus vastes, et que nos contemporains ont cru qu’il était lié à l’état de la société et aux conditions dans lesquelles l’homme se trouve placé. C’est dire que l’homme moderne considère le bonheur comme quelque chose de tout à fait distinct de l’individu et de tout à fait extérieur à lui. Voilà qui prend une extrême gravité. Effectivement nous avons reconnu que, par le fait de l’universalité du désir qu’il inspire, il devait y avoir un bonheur commun à l’humanité entière ; tous les hommes y ont donc un droit égal. La conséquence ne peut être niée, et alors quels caractères différens elle va prendre selon la forme qu’on donnera à ce bonheur ! Si le bonheur est quelque chose en moi et que je ne le rencontre pas,