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richesse ? Il en est de même de la passion, de la puissance, de l’affection et des plaisirs qui se tirent de l’imagination et de l’habitude ; tous ces biens ont un corps qu’il me faut accepter, si je veux jouir d’eux, et cependant, si je l’accepte, je diminue mes chances de bonheur. Quel privilège enviable ce serait que de posséder la puissance sans engendrer la haine, la passion sans éprouver la souffrance ; les plaisirs de l’imagination sans les payer de la prostration et de la fièvre, et les plaisirs de l’habitude sans les payer de la rouille de l’esprit !

Cet éclectisme habile, qui enseigne à composer le bonheur de la fleur de tous les biens comme l’abeille compose son miel, n’est donc pas à l’usage de l’homme, et d’ailleurs ne touche pas au fond de la question. L’homme en effet ne peut créer son bonheur qu’avec les facultés qui sont en lui, avec les élémens qui sont autour de lui, et alors à quoi sert-il de lui dire que trop de richesse ou trop de puissance, trop d’imagination ou trop de sensibilité, est fatal au bonheur ? Ce qu’il demande à la philosophie, c’est précisément de lui enseigner un secret d’être heureux malgré ces biens et ces facultés. Vous me dites qu’un mélange composé d’un peu de passion, d’un peu d’affection, de quelques plaisirs d’imagination tempérés par quelques habitudes, me rendrait parfaitement heureux ; mais, pour que je pusse créer ce mélange, il faudrait que les élémens en existassent déjà en moi-même. Je suis tout imagination et tout sensibilité : ai-je un moyen d’être heureux par ces facultés mêmes ou en dépit d’elles ? La nature m’affligea de sens grossiers et d’une intelligence opaque : suis-je condamné pour cela au malheur ? Je suis riche, est-ce que ma richesse va me river à sa chaîne ? Je suis puissant, est-ce que ma puissance va me courber comme une cariatide ? Je suis pauvre, est-ce que ma pauvreté va me cloîtrer dans son cachot ? Intelligent ou stupide, riche ou pauvre, je veux être heureux, et si pour cela vous me recommandez telles facultés que je n’ai pas ou telles conditions d’existence qui ne sont pas les miennes, vos paroles ne répondent pas à ma question et s’adressent à d’autres que moi-même.

Ainsi nous ne pouvons définir le bonheur du nom d’aucun des biens que nous présente le monde, car aucun de ces biens ne le contient complètement, et nous ne pouvons pas davantage le chercher dans un assemblage habile de tous ces biens, car une telle mosaïque morale n’est à l’usage d’aucun homme. Cependant, puisque le désir du bonheur est dans tout homme, quelles que soient sa condition ou ses facultés, puisqu’il est universel comme le fait de la vie, et qu’on le ressent par cela seul qu’on est créé, il faut que le bonheur soit à la fois quelque chose de plus universel qu’aucun