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êtes compétent ? Le bonheur est un de ces thèmes qui doivent être interdits à tous les titres. Abstenez-vous, si vous ne l’ayez pas connu, car vous ne sauriez en bien parler ; abstenez-vous encore, si vous l’avez connu, de crainte que nous ne prenions vos paroles comme une raillerie et une insolence. Ne savez-vous donc pas que ceux qui le possèdent en réalité le cachent soigneusement à tous les yeux, par politesse non moins que par prudence, et autant pour éviter de faire offense que pour empêcher qu’il ne leur soit disputé ? Voyez comme finement ils le placent dans les choses contraires à celles où ils l’ont trouvé, avec quelle charitable hypocrisie ils nomment sans cesse le bien contraire à celui que tout le monde leur envie ! L’ont-ils trouvé dans les richesses, ils vantent la paix de la médiocrité ; l’ont-ils trouvé dans la puissance, ils vantent la douceur de n’être rien ; l’ont-ils trouvé dans l’amour, leur premier soin est de chercher un désert, et, s’ils ne peuvent s’enfuir, nous les voyons rester muets et garder sur eux-mêmes la plus froide discrétion. Ceux-là, il est vrai, qui prétendent l’avoir trouvé dans la vertu ont le courage de ne pas le placer ailleurs, peut-être parce qu’ils sont les seuls qui savent qu’ils ne seront pas enviés. Telles étaient les réflexions qui nous ont fait si longtemps reculer devant l’examen de cette question du bonheur. Enfin aujourd’hui nous nous décidons, et cela pour deux raisons : la première, c’est que tout doit avoir une fin, et qu’il vient toujours un moment où il faut donner leur congé définitif à nos pensées comme à nos sentimens ; la seconde, c’est que, si le droit de parler du bonheur était réservé à ceux-là seuls qui se vantent de l’avoir connu, non-seulement le sujet ne serait jamais traité, mais le nom même du bonheur s’effacerait bientôt du langage humain.

Certes c’est justement que l’homme a de tout temps paru une mystérieuse et incompréhensible créature aux philosophes et aux moralistes. Qui pourrait croire, s’il ne le savait par sa propre expérience, que les choses qui sont le plus hors de son atteinte sont précisément celles qui semblent le plus indispensables à sa nature morale ? De ces choses, il en est deux principales qui renferment toutes les autres, la vérité et le bonheur. Toute pensée a la vérité pour objet, toute activité a le bonheur pour but. C’est pour atteindre ces deux fins suprêmes que les hommes travaillent, naviguent, trafiquent, prient et élèvent des temples, étudient et construisent des écoles, font des révolutions et changent les formes de leurs constitutions politiques, subissent le joug de la tyrannie ou font appel à la liberté, en sorte que les sociétés humaines n’ont pas d’autre fondement que ces deux grands désirs et d’autre but que de les satisfaire. La vie individuelle, la plus chétive, comme la plus glorieuse de ces existences collectives qu’on nomme existences nationales,