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Le prêtre l’allume sur l’autel au lever de l’aurore ; l’étincelle engendrée par le frottement se communique à des bois secs et légers ; la liqueur alcoolique du sôma et le beurre clarifié répandus sur eux les embrasent. Alors le prêtre appelle les dieux au festin sacré, qui se compose de lait et de gâteaux, quelquefois de fleurs et de fruits, quelquefois même d’un animal immolé. Les dieux arrivent : aucun des assistans ne doute de leur présence réelle autour du foyer, dans le feu et dans l’hostie. Ces dieux sont surtout ceux du ciel et de l’atmosphère : Vishnu, qui habite les régions supérieures, et qui a pour char le soleil ; Rudra, qui agite les airs et qui a sous son empire la troupe retentissante des Maruts, qui sont les vents ; Indra, roi des régions supérieures de l’air, d’où il combat le nuage, le frappe de la foudre, et fait couler sur la terre les pluies qui la fécondent [1].

Quand les brahmanes vinrent à réfléchir sur le rôle de Vishnu, qui, dans le Vêda, n’est pour ainsi dire qu’un symbole du soleil et de sa vertu productrice, ils ne tardèrent pas à rattacher à son idée tous les phénomènes de la vie physique et morale, car il est incontestable aujourd’hui même, comme M. Jamin l’a récemment exposé dans la Revue [2], que le développement de la vie physique procède ici-bas de la chaleur du soleil, dont elle n’est qu’une métamorphose. D’un autre côté, les brahmanes, ne voyant nulle part dans le monde la pensée séparée de la vie, en conclurent que le principe de l’une est identique au principe de l’autre. Et ainsi l’énergie pénétrante de Vishnu devint le principe même de la génération des êtres vivans et plus tard des incarnations.

Il est notoire aujourd’hui que le dieu Çiva, devenu l’une des trois personnes de la trinité indienne et dont le culte a tant d’importance dans l’Inde moderne, a d’abord été Rudra, chef des vents. Rudra, par une transformation insensible, est devenu un être redoutable, conçu comme destructeur de la vie. Quant à Brahmâ, quoique nous ne puissions en raconter l’histoire en peu de mots, on comprend que la prière (brahman) puisse être regardée comme l’expression de la pensée dans ce qu’elle a de plus divin, et qu’étant personnifiée, elle donne lieu à une grande divinité symbolique. Ainsi se trouvèrent préparés les élémens dont la réunion forma plus tard la trinité indienne : Brahmâ représentant la pensée et avec elle la science et la religion, Vishnu la vie dans son unité divine et dans ses incarnations, Çiva la loi du retour en vertu de laquelle tous les êtres vivans et pensans, ainsi que les formes inorganiques, disparaissent et retournent à leur origine. Quant à Agni, ce qu’il y avait

  1. Voyez Muir, Sanscrits texts.
  2. Voyez le numéro du 15 novembre.