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de son intelligence et par la droiture d’une volonté énergique, exerce sur ceux de son temps et sur les générations qui le suivent une influence supérieure, on le reconnaît plus particulièrement pour une incarnation divine : tels furent les deux Râma ; tels sont les fils de Pândou dans les épopées sanscrites. Le développement de l’idée religieuse dans le brahmanisme s’opère constamment à travers une série d’incarnations ou de personnifications de l’Être absolu. Comme celui-ci ne paraît jamais dans l’univers et qu’il est à peine accessible à la pensée, il ne peut agir que par les énergies personnelles qui émanent de lui, et ces grandes divinités engendrent à leur tour les séries non interrompues de formes sensibles et vivantes auxquelles on donne le nom d’êtres réels. Ces générations ne peuvent se produire sans qu’il y ait dans leur source même le dédoublement des sexes, qui est la condition universelle de la vie, de sorte que dans le brahmanisme parvenu à sa perfection chaque dieu a une épouse qui est son énergie féminine et son lieu de production.


III

Nous ne pouvons pas ici entrer plus avant dans cette métaphysique ; il suffit de dire que depuis son origine jusqu’à nos jours elle domine tout le mouvement des idées religieuses dans l’Orient indien. C’est en la suivant pas à pas que la science peut aujourd’hui se rendre compte des transformations des cultes indiens et des apparences polythéistes qui les caractérisent. Un homme de l’Orient qui viendrait en France ou en Italie sans connaître les dogmes catholiques prendrait nos cultes pour de l’idolâtrie en voyant les statues qui peuplent les églises et les dehors des cérémonies qu’on y accomplit ; mais, s’il lisait les livres où les dogmes sont énoncés ou interprétés, il verrait se dégager de ces apparences un symbolisme qui les lui rendrait intelligibles, et, par-delà ce symbolisme, les doctrines fondamentales de la spiritualité divine, de la trinité et de l’incarnation. Il en est de même dans l’Inde : ni le culte de Çiva Mahâdêva et de Pârvatî, ni celui de Krishna, ni à plus forte raison celui de Vishnu, ni les figures, souvent bizarres répandues dans les lieux sacrés, ne constituent une idolâtrie, car tous ces cultes divers venus les uns après les autres, et qui coexistent sans se nuire, ne font qu’exprimer au dehors une doctrine qui au dedans est spiritualiste, et dont l’unité panthéistique de Dieu forme l’essence. C’est ce que montre la lecture de presque tous les ouvrages sanscrits, non-seulement celle des traités de théologie, mais aussi celle des poèmes où la philosophie sacrée occupe souvent une pièce importante.