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l’application des principes les plus opposés, et la guerre les déchire d’ordinaire au moment même où surgissent les difficultés en vue desquelles les stipulations étaient établies. Dira-t-on qu’il faille de préférence chercher les règles du droit des gens dans les décisions des cours des prises ? L’auteur des lettres publiées sous le nom d’Historicus incline assez visiblement vers cette opinion. Il met comme une auréole au front de ceux qui ont exercé cette redoutable magistrature ; ce ne sont plus pour lui des Anglais ou des Américains, ce sont des représentans de la justice universelle. Pourtant il est bien évident que, si haute que soit l’autorité d’un juge, ses arrêts ne peuvent perpétuellement lier ses successeurs.

Le droit des gens est donc toujours en voie de création : ce sont ces variations, ces incertitudes qui rendent si difficile la solution des litiges internationaux. S’il y a pourtant dans le monde deux puissances auxquelles il semble devoir être plus facile qu’à toutes les autres de régler les contestations qui peuvent surgir de la violation du droit des gens, ces deux puissances sont l’Angleterre et les États-Unis. Les autorités diverses dont l’ensemble constitue la loi internationale sont les mêmes pour l’une et l’autre de ces deux familles de la race anglo-saxonne. Parmi ces autorités, il en est plus d’une que la France par exemple ou toute autre nation pourrait être disposée à récuser ; mais la Grande-Bretagne et la république américaine, obéissant, en matière de droit, aux mêmes traditions, ont été plus souvent en désaccord sur l’application des principes que sur les principes eux-mêmes. Dans toutes les questions capitales du droit maritime, la doctrine des jurisconsultes américains ne diffère pas essentiellement de celle des légistes anglais. Les juristes américains s’inclinent devant l’Anglais lord Stowell comme devant une de leurs propres autorités. « Il est à peine, dit le chancelier américain Kent,[1] une seule décision des cours des prises anglaises de Westminster, sur quelque question générale de droit public, qui n’ait pas reçu l’approbation expresse et la sanction de nos cours nationales… Les décisions de la haute cour de l’amirauté anglaise, particulièrement depuis l’année 1708, ont été consultées et uniformément respectées par la cour suprême des États-Unis comme des commentaires éclairés de la loi internationale, comme fournissant une grande variété de précédens instructifs pour l’application de cette loi. Elles se recommandent aussi en ce qu’elles sont remarquables par leur sagacité, leur science, autant que par la beauté sévère et classique du style. » En revanche, Historicus, le publiciste anglais, ne se lasse point d’exprimer l’admiration, le respect que lui inspirent les grands légistes américains qui ont écrit sur le droit

  1. Kent’s Commentaries. t. Ier, p. 68.