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A PROPOS
DES CHARMETTES

Un excellent ami que j’ai perdu m’avait fait autrefois en quelques lignes la description des Charmettes. Ces lignes, et ma réponse à ce fragment de sa lettre, ont été publiées il y a déjà longtemps. Je n’ai pas la fatuité de croire que l’on s’en souvienne; aussi résumerai-je en peu de mots les réflexions du Malgache et les miennes.

— Que de douces et tristes pensées, me disait mon ami en revenant des Charmettes, évoqué la vue de ces chaumières! Leur histoire est celle de nos plus beaux jours.

— Oui, sans doute, lui répondais-je, Rousseau nous a fait vivre de sa vie à l’âge où nous étions poètes et où nous ne raisonnions pas. Nous lui passions tout, nous l’aimions en dépit de tout. L’aimons-nous encore?

Après avoir posé cette question à mon ami, je me hâtais de répondre : — Oui! Quant à moi je lui reste fidèle, — et j’aurais pu ajouter fidèle comme au père qui m’a engendré, car s’il ne m’a pas légué son génie, il m’a transmis, comme à tous les artistes de mon temps, l’amour de la nature, l’enthousiasme du vrai, le mépris de la vie factice et le dégoût des vanités du monde. N’est-ce pas là le seul bonheur que l’homme puisse réaliser par le seul fait de sa volonté, et n’est-ce pas là le bienfait inappréciable que nous devons à Rousseau? Que d’autres, après lui, soient venus chanter magnifiquement les charmes de la campagne, les beautés de la création et les délices de la rêverie, il n’en est pas moins vrai que le premier, après des siècles d’oubli et d’ingratitude, il ramena l’homme au sentiment du vrai et au culte de la simplicité. La littérature, qui est l’expression de la vie intellectuelle des masses, était devenue pompeuse ou maniérée; il la fit sincère et sublime. Les plus vigoureux