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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/961

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lui donnaient indubitablement le droit d’intervenir, sans lui en faire une obligation, et c’est ce qui explique en partie ces contradictions bizarres, quoique toujours sincères, dont les discours de lord John Russell sont la plus naïve et la plus honnête expression. L’Angleterre était certes prête à témoigner en faveur de la Pologne, à ouvrir un débat diplomatique avec la Russie; au-delà, elle réservait l’indépendance de sa politique. Peut-être aussi, à travers une question d’humanité et de droit, entrevoyait-elle des complications où la France pourrait prendre un trop grand rôle.

Quant à l’Autriche, ses impressions étaient complexes comme sa situation. Elle n’hésitait pas à faire peser sur la politique russe la responsabilité de l’insurrection; elle refusait nettement de s’associer à la convention négociée entre la Russie et la Prusse, se séparant ainsi, bien que sans éclat, de l’alliance fondée sur un intérêt commun de domination en Pologne, et je ne ferai que rappeler un mot échappé au chef de la chancellerie du grand-duc Constantin : « La conduite de l’Autriche sera une des choses curieuses du mouvement actuel. » Devenue à demi libérale, l’Autriche trouvait dans cette situation nouvelle une sécurité inattendue, et c’est avec une sorte de satisfaction que M. de Rechberg disait à lord Bloomfield que douze mille hommes suffisaient dans la Galicie, lorsque la Prusse accumulait soixante mille hommes dans le grand-duché de Posen; mais en même temps l’Autriche ne pouvait oublier que sa situation n’était point celle de la France et de l’Angleterre, qu’elle était une des puissances copartageantes de la Pologne. Touchant à la Russie par une longue frontière, ayant la Galicie dans ses domaines, elle se défendait d’une intervention qui pouvait conduire à un choc avec sa redoutable voisine et surexciter l’esprit polonais dans une de ses provinces.

S’il y avait eu à Vienne un homme d’état hardi et pénétrant, il aurait vu sans doute que l’Autriche, atteinte dans sa fortune en Italie, pouvait trouver dans cette question de Pologne une occasion unique de rentrer victorieusement sur la scène avec l’appui de l’Occident; il aurait vu que depuis le jour où la Russie a ouvertement travaillé à dénationaliser la Pologne, à détruire par une assimilation violente cette ombre de nationalité qui était encore comme une barrière morale entre les deux empires, ce partage néfaste qui pesait comme un remords à l’âme de Marie-Thérèse, que la diplomatie autrichienne a plus d’une fois désavoué, ne laissait plus subsister qu’un danger permanent, et que le moment était venu de chercher dans d’autres conditions le secret d’une nouvelle grandeur. L’Autriche n’en était pas là; elle hésitait, et cette hésitation, lord John Russell la caractérisait assez pittoresquement. « La conclusion à tirer,