Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/919

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


aux dernières limites du monde civilisé. Quant à mes amis japonais, ils semblaient tenir aussi à ce que j'emportasse d'eux un affectueux souvenir : dès qu'ils connurent mon prochain départ de Yokohama, ils vinrent en grand nombre prendre congé de moi; plusieurs d'entre eux, selon la coutume du pays, m'apportaient de petits cadeaux, tels que des éventails, des tasses à thé, des coupes en bols verni; tous, en me quittant, prononçaient quelques formules d'adieu consacrées par l'usage et empreintes de cette grâce particulière, facile et naturelle, qui rend si agréables les relations sociales avec les Japonais. « Nous sommes affligés de vous voir partir, disaient-ils. Nous vous remercions de nous avoir connus. Nous vous prions de nous garder un souvenir amical, et nous espérons vous revoir bientôt. Seianara maté tadaïma. »

Le jour de mon départ, M. de Graeff van Polsbroeck, mon excellent hôte, réunit la plupart des Européens et des Américains que j'avais plus particulièrement connus à Yokohama, et le soir nous montâmes tous dans un grand bateau illuminé par des lanternes de couleur, et qui allait me conduire à bord. La nuit était belle; les eaux calmes de là baie reflétaient un ciel magnifiquement étoile. Lorsque nous nous approchâmes du Saint-Louis, l'un de nous entonna la vieille chanson écossaise, si populaire à l'étranger : Auld lang syne; nous continuâmes tous en chœur, et ce fut ainsi que nous arrivâmes à l'échelle du navire :

And here's a hand my trusty fere,
And gi'es a hando' thine,
And we’ll takp a cup o'kindness yet
For auld lang syne.


Mes amis montèrent avec moi sur le pont; là, je leur serrai la main . une dernière fois, et leur dis à tout hasard : Au revoir! Bientôt après je les vis s'éloigner sur le bateau qui m'avait conduit à bord.

Le Saint-Louis était plein de passagers qui se rendaient à Shang-haï, et toutes les bonnes places avaient été retenues longtemps à l'avance. Je trouvai cependant un canapé vide; je m'y jetai tout habillé, et malgré le bruit des conversations je m'endormis profondément. Vers le matin, je m'éveillai; une chaleur lourde et désagréable régnait dans la cabine. Je montai sur le pont. La cloche d'un des navires de guerre en rade de Yokohama sonna quatre heures; les matelots firent entendre leur cri accoutumé : all is well ; puis tout rentra dans le silence. Aux premières lueurs du jour, le Saint-Louis parut s'éveiller; on chauffa la machine et on fit les préparatifs du départ. Bientôt j'entendis le chant particulier aux matelots lorsqu'ils lèvent l'ancre, et à cinq heures nous quittâmes le port.