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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/908

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cérémonie ou d’un repas ordinaire. Quant à la cuisine du pays proprement dite, elle a des traits essentiels qui la distinguent de la nôtre. D’abord la viande de boucherie y fait absolument défaut; le règne animal n’y est représenté que par la volaille et le poisson. Les pauvres gens ne consomment que du riz et des légumes; ils relèvent cette nourriture, un peu fade en l’assaisonnant avec force raifort et piment. Parmi les gens plus aisés, on accompagne le riz de poisson cru et bouilli, d’œufs durs, de fruits, tels que pommes, poires, raisins, oranges, et de sucreries. Ce n’est que dans les grands galas que j’ai vu servir à table des soupes au poulet et des fricassées de volaille; mais chez les riches comme chez les pauvres le riz forme la base de l’alimentation, et tient lieu tout à la fois de pain et de viande. La boisson ordinaire et universelle est le thé. On boit aussi, mais par exception, du sakki (eau-de-vie de riz) et du vin doux d’Osaka, dont l’agréable saveur rappelle de loin celle du vin de Tokai; cependant l’occasion de prendre de ces boissons n’est pas rare, attendu que le Japonais, l’homme le plus sociable du monde, accepte très volontiers une invitation à dîner, et qu’il aime à rassembler des amis à sa table. Dans cette circonstance, le sakki chaud ou froid remplace le thé, surtout vers la fin du repas, quoiqu’on ne s’abstienne jamais de cette dernière boisson. En général, les Japonais, comme tous les habitans de l’extrême Orient d’ailleurs, Chinois, Indiens, Malais, Annamites, sont très sobres, et je n’en ai pas vu un seul se livrer à des excès de table jusqu’à en perdre la raison. Un bon cuisinier japonais possède aussi bien qu’un Vatel l’art de préparer des mets qui plaisent aux yeux, et même dans les classes infimes de la société on s’efforce de servir les repas d’une manière appétissante. La malpropreté y est à ce point inconnue que je n’ai jamais eu aucune plainte à faire ou à entendre à ce sujet. Aussi ce fut de fort bon appétit et sans la moindre répugnance que je fis honneur au repas qui me fut servi à l’auberge de Kanasava.

Le soleil s’était couché, la nuit paisible, belle et sereine, couvrait le lac et les. collines environnantes, la mer et les montagnes que j’avais aperçues à l’horizon. Les nuits japonaises sont d’une grande beauté. L’atmosphère est d’une transparence tellement remarquable que les météorologistes qui ont visité le Japon y ont vu un phénomène tout particulier dont ils se sont efforcés de découvrir les causes. Les voyageurs, sans partager ces savantes préoccupations, sont unanimes à vanter le charme indicible qu’ils ont éprouvé sous le ciel étoile de « l’empire du soleil naissant. »

J’avais pris place sous la verandah, et prêtant une oreille distraite à la conversation des hôtes de l’auberge, qui, groupés sur