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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/883

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remplir les vides faits par tant de sanglantes batailles. Dans le sud au contraire, on se voit en ce moment forcé d’appeler tous les hommes valides sous les drapeaux. Si cette mesure, qui soulève beaucoup de résistance, peut être exécutée, il ne restera plus aucune réserve pour faire de nouvelles armées, et cependant le gouvernement de Richmond espère à peine obtenir par ce moyen 100,000 hommes. C’est au moment où les combattans vont manquer dans le sud que le nord commence à se familiariser avec les armes et à être pris de la fièvre guerrière.

Dira-t-on peut-être que cette ardeur elle-même est un danger, et que l’armée, aujourd’hui tournée contre les rebelles, pourra quelque jour se tourner contre le gouvernement et remettre la dictature à l’un de ses favoris? Ce serait avoir bien mal compris le caractère des milices de l’Union et les enseignemens donnés par la guerre actuelle. Où a-t-on vu éclater les symptômes de la révolte et de l’insubordination? Du fond de son cabinet, à Washington, M. Lincoln nomme et destitue les généraux, ôte et donne les commandemens sans que l’armée fasse entendre un murmure. Lorsque, devançant l’action du cabinet, le général Frémont proclame l’émancipation de tous les noirs appartenant aux rebelles dans les états frontières de l’ouest, un ordre parti de Washington l’enlève, à la veille d’une bataille, à une armée où sa popularité était sans bornes. Le général fait lui-même un appel au patriotisme de ses troupes, et les conjure de servir fidèlement son successeur. Après la campagne de la péninsule virginienne, le gouvernement n’hésite pas à enlever le commandement au général Mac-Clellan, qui avait su inspirer à l’armée du Potomac une confiance que la défaite n’avait pas affaiblie, et plus tard c’est au lendemain même de la victoire d’Antietam, quand le même général avait repoussé l’armée confédérée de l’autre côté du Potomac, que M. Lincoln lui redemande encore son épée. Burnside et Hooker prirent et quittèrent tour à tour le commandement de l’armée du Potomac, et naguère le président alla chercher dans l’obscurité le modeste général Meade pour le placer à la tête de cette même armée dans les circonstances critiques qui précédèrent la bataille de Gettysburg. Le général Butler, si hautain pourtant et si intraitable, a-t-il opposé quelque résistance quand, sur les sollicitations des gouvernemens européens, le président lui ôta le gouvernement militaire de la Louisiane? Si la discipline militaire des armées des États-Unis est assez relâchée, leur discipline politique, si l’on me permet ce mot, ne laisse rien à désirer. On ne convertira pas facilement en prétoriens des soldats armés seulement pour défendre les lois, et presque tous impatiens de rentrer dans leurs foyers. Sous les drapeaux, ils conservent toutes les habitudes de la vie civile : on leur vend des journaux, même les jours de bataille