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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/83

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bleau de cette fête singulière, tableau que Tite-Live semble avoir vu et nous faire voir par sa narration aussi pleine de vivacité qu’une kermesse de Téniers.

Le père des deux tribuns qui ont immortalisé le nom de Gracchus fut un modèle des sentimens généreux qu’on trouve toujours attachés à ce nom. En Espagne, il avait préludé aux réformes agraires de ses fils en donnant des champs et des habitations aux pauvres. Sa situation de grand plébéien et les sentimens démocratiques héréditaires dans sa famille en faisaient un adversaire naturel des Scipions, les aristocrates par excellence, et en particulier du plus grand et du plus aristocrate de tous, Scipion l’Africain; mais son respect pour la famille de son ancien général, L. Cornélius Scipion, son admiration pour les hautes qualités de l’Africain le portèrent à prendre son parti contre les autres tribuns que le superbe dédain des lois professé en toute occasion par le glorieux vainqueur d’Annibal avait assez justement irrités.

Quand ce grand homme, qui ne voulait ni se soumettre aux lois de son pays ni les renverser, eut pris le fier parti et le seul honnête pour lui de s’exiler, quand il fut mort près de Naples, à Literne, où son tombeau supposé se cache dans un champ de roseaux, les accusations contre son frère, auquel l’orgueil de l’Africain n’avait pas permis de se justifier d’une accusation de péculat, furent reprises avec plus de fureur, et Caton, dont l’honnêteté ne peut être suspecte, les appuyait énergiquement. Scipion l’Asiatique se contenta de répondre : « Vous n’avez pas voulu que l’éloge de l’Africain fût prononcé dans les rostres, et aujourd’hui vous l’accusez. Les Carthaginois se sont contentés de l’exil d’Annibal; la mort de son vainqueur ne vous suffît pas, il vous faut encore déchirer sa mémoire et perdre son frère. » Ce n’était pas se justifier : aussi l’Asiatique fut-il condamné comme ayant reçu six mille livres d’or et quatre cent quatre-vingts livres d’argent pour être favorable au roi Antiochus. Déjà le vainqueur de l’Orient était entraîné hors de la Curie, vers la prison devant laquelle avait passé, peu de temps auparavant, la pompe de son éclatant triomphe, quand un de ses parens, Scipion Nasica, éleva la voix en faveur de sa gloire plus que de son innocence, et en appela aux tribuns dans le Forum, leur disant que le condamné ne possédait rien de ces richesses qu’on l’accusait d’avoir indûment acquises, qu’il faudrait donc enfermer ce citoyen illustre parmi les voleurs de nuit et les brigands jusqu’à ce qu’il expirât dans un cachot ténébreux, puis fût jeté nu sur l’escalier de la prison, ce qui serait un opprobre pour la gens Cornelia et pour le peuple romain. En réponse à cela, le prêteur Terentius Culleo, qui avait été l’obligé et l’admirateur enthousiaste de Scipion