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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/772

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est encore antérieure à la chimie, au moins d’une façon virtuelle. Par elle, nous sommes transportés dans un monde composé d’atomes purs, ou, pour mieux dire, de forces dénuées de toute qualité chimique. La mécanique seule régnait en cet état primitif où tout n’avait qu’un visage, où nulle individualité distincte n’existait. Y eut-il un âge du monde où la matière exista ainsi sans qualité intrinsèque, sans autre détermination que la quantité de sa masse? Certes il ne faut pas l’affirmer. Je ne puis cependant m’empêcher de concevoir la gravitation comme quelque chose d’antérieur aux réactions chimiques. La mécanique me semble ainsi la science la plus ancienne par son objet. Son règne fut-il éternel? La force et la masse ont-elles eu un commencement? Quel sens a le mot commencement, quand il s’agit de ce que nous concevons comme primordial et sans antécédent?

C’est ici que notre raison s’abîme, que toute science s’arrête, que les analogies se taisent. Les « antinomies » de Kant se dressent en barrières infranchissables. Comme toutes les fois qu’intervient la notion de l’infini, on entre dans une série sans fin de contradictions et de cercles vicieux! Seraient-ce les mathématiques, serait-ce surtout le calcul infinitésimal, qui nous tiendraient ici le secret? Sans contredit, les mathématiques, par leurs divers ordres d’infini, nous fournissent la seule image qui jette quelque jour sur cette situation étrange de l’esprit humain, placé entre la nécessité de supposer un commencement à l’univers et l’impossibilité de l’admettre; mais ce n’est là qu’une image, les mathématiques ne sortant pas du signe, de la formule, ou en d’autres termes n’impliquant aucune réalité. Les mathématiques en effet seraient vraies, quand même rien n’existerait. Elles sont dans l’absolu, dans l’idéal. Or tout l’ordre des phénomènes où nous nous sommes tenus jusqu’ici est dans le réel. Entre l’existence première de l’atome et les mathématiques il y a un abîme. Les mathématiques ne sont que le développement du principe d’identité, une tautologie d’un secours précieux quand on l’applique à quelque chose de réel, mais incapable de révéler une existence ni un fait. Elles ne fournissent pas de lois de la nature, mais, en donnant d’admirables formules pour exprimer les transformations de la quantité, elles servent merveilleusement à faire sortir des lois de la nature tout ce que celles-ci contiennent. Elles n’apprennent rien sur le développement de l’être, mais elles montrent dans quelles catégories il était décidé de toute éternité que l’être existerait, en supposant qu’il dût exister.

J’en dis autant de la métaphysique. J’ai nié autrefois l’existence de la métaphysique comme science à part et progressive; je ne la nie pas comme ensemble de notions immuables à la façon de la logique. Ces sciences n’apprennent rien, mais elles font bien analyser