Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/595

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ou le Valmont édenté supputant, au coin de son foyer solitaire, le nombre des «malheureuses » qu’il a faites jadis jusqu’à la vieille courtisane mendiant dans la rue le pain de la journée et répondant à l’aumône qu’un passant lui jette par ce cri de gratitude sinistre : « Que Dieu préserve vos fils de mes filles !...» Et quelle judicieuse diversité dans les types, quelle franchise dans l’exécution, quelle vive expression de la physionomie, du mouvement, du geste, de tous les élément extérieurs du vrai !

Le crayon de Gavarni n’a guère de ruses, et il n’a pas de tromperies. S’il réviser comme c’est son droit, la réalité pour l’assouplir au sentiment et la mettre d’accord avec ses propres inclinations, il n’escamote rien des enseignemens qu’elle lui a fournis, des exactes conditions qu’elle lui impose. Sans doute Gavarni a une « manière, » c’est-à-dire un mode personnel et choisi de définir ce qu’il a imaginé ou de représenter ce qu’il a vu ; mais cette manière, si facilement reconnaissante qu’elle soit, résulte bien moins du procédé systématique que de la sincérité même, de la justesse tout exceptionnelle avec laquelle chaque attitude est indiquée, chaque forme résumée, chaque trait caractéristique aperçu et reproduit. Les séries de lithographies que nous avons mentionnées suffiraient pour démontrer cette habileté de l’artiste à concilier l’extrême vraisemblance dans la mise en scène avec la délicatesse imprévue ou l’audace de l’invention : combien de preuves nouvelles n’en rencontrera-t-on pas; si l’on parcourt d’un bout à l’autre la collection des scènes qu’il a dessinées sur tous les sujets, des mille figures qu’il a tracées d’hommes, de femmes, d’enfans, appartenant à toutes les classes, animés de toutes les passions, convoitant tout ce que la vie promet ou gaspillant tout ce qu’elle donne ! Dans ce tableau complet de nos mœurs, dans ce livre où chaque genre de fraude où de folie a son chapitre, chaque ridicule au moins une page, que de types franchement comiques ou mélancoliquement expressifs, que d’observations tour à tour piquantes ou sérieuses, mais aussi quelle certitude et quelle grâce dans les moyens employés pour les traduire ! Peut-être même ces qualités de l’exécution sont-elles ici plus remarquables encore que la souplesse et la fécondité de la pensée, car en matière d’art bien souvent ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant la chose qu’on dit qu’une certaine manière de la dire. Dans les œuvres de Gavarni, au surplus, la connexité est si étroite entre l’intention morale et le procédé pittoresque, ces heureuses et jolies trouvailles de l’imagination se produisent sous des formes si neuves elles-mêmes, Si bien appropriées au sujet, qu’on ne saurait guère apprécier les unes sans tenir compte en même temps des autres, et que le plus facile comme le plus juste sera de se tenir au plaisir indivis qu’il appartient au tout de nous donner.