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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/592

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facile de l’ordonnance, la certitude avec laquelle le sens général de chaque scène est saisi, le fait d’ensemble aperçu et exprimé ? C’est le privilège du talent de Raffet de faire sentir la présence de la victoire ou l’imminence d’un échec là même où les yeux ne voient d’abord que des bataillons en marche ou des corps d’armée qui se heurtent. Nul mieux que le dessinateur du Siège de Rome n’a réussi à donner à un mouvement collectif la signification d’une action individuelle, à une foule en armes l’unité morale et presque les apparences d’un être vivant de sa vie propre ; nul non plus n’a mieux honoré ni résumé avec plus de justesse les qualités que les soldats de notre temps apportent sur les champs de bataille dans les camps ou dans les fossés des tranchées, et l’on peut particulièrement appliquer à l’image de leurs efforts si patiens ou si hardis devant Rome ce que M. Giacomelli dit avec raison de « cette expression d’impétuosité ardente et disciplinée qui se retrouve dans la plupart des dessins que Raffet a consacrés à la gloire des armes de la France [1]. »

Depuis l’époque ou Vernet et Charlet avaient fait paraître leurs premières lithographies jusqu’au jour où Raffet était devenu un maître à son tour, la représentation par le crayon des scènes militaires avait donc suscité dans notre pays des talens et des succès non interrompus. En allait-il ainsi des scènes de mœurs proprement dites ? L’art qui réussissait si bien à décrire les mâles coutumes et les hauts faits de nos soldats trouvait-il en soi les mêmes ressources pour retracer les incidens de la vie civile, les joies ou les misères de la mansarde, l’oisiveté élégante ou les menus drames du salon ? En un mot, quelque artiste avait-il surgi qui, en traitant de sujet tout différens, méritât d’être considéré comme un rival des trois maîtres que nous venons de nommer ? Si les lithographies de Gavarni n’existaient pas, la réponse serait négative. On a vu que, même avant les années qui suivirent la révolution de juillet, plusieurs dessinateurs avaient essayé, — et souvent avec une certaine habileté, — de transporter sur la pierre quelque chose des occupations ou des habitudes de la société contemporaine. Leurs ouvrages toutefois se recommandaient par des intentions agréables plutôt que par une grande force d’observation; l’esprit, mais un esprit assez superficiel, enjolivait ces petites scènes où le crayon, de son côté, ne trouvait guère qu’un prétexte à des indications presque arbitraires, à des lazzis plus ou moins adroits. Il appartenait à Gavarni de pénétrer beaucoup plus avant dans l’étude et dans l’explication des faits, d’agrandir aussi bien le cercle des observations morales que le champ même de l’interprétation pittoresque; il lui était réservé de trouver

  1. Raffet, son OEuvre lithographique et ses Eaux-Fortes, p. XII.