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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/58

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tension de son pouvoir dans ses états démembrés. M. Harris, qui n’aimait pas la France et qui ne s’en cachait guère, semble n’avoir pu se résigner à reconnaître l’influence de la grande rivale de l’Angleterre dans les affaires de Suède. C’est la France seule, en effet, qui non-seulement permit à Gustave de mettre ses projets à exécution, mais qui le protégea contre les dangers auxquels l’exposait le ressentiment de ses redoutables voisins. Quel que fut le déplaisir de Catherine en voyant la ruine ou l’ajournement indéfini de ses plans sur la Finlande, elle avait alors bien des embarras à surmonter, bien des entreprises à diriger. Sans parler de la révolte de Pugatchef et de la peste de Moscou, la guerre contre la Turquie et les affaires de Pologne suffisaient pour occuper son attention et pour l’empêcher de diviser ses forces. Intervenir en Suède, c’était risquer une rupture avec la France; Catherine ne voulait ni ne pouvait s’y exposer; Frédéric, livre à lui seul, n’y songea pas davantage, et dut se contenter d’exhaler sa mauvaise humeur dans ses correspondances.

Abandonnant tous deux à regret la proie qui leur échappait, ils se retournèrent avec plus d’ardeur contre la malheureuse Pologne. Leurs efforts, nous l’avons déjà dit, ne faisaient que changer de but, car le système et les moyens restaient les mêmes. En Pologne comme en Suède, c’est en exploitant tous les désordres, en attisant toutes les discordes, c’est en protégeant chez une aristocratie brillante, brave, et parmi laquelle il y avait peu de traîtres, mais turbulente et aveugle, c’est en y protégeant, disons-nous, les droits et les privilèges les plus exorbitans, déguisés sous le nom de libertés, qu’on minait toute autorité et qu’on favorisait l’anarchie. Dans les deux pays, l’or et les faveurs étaient prodigués pour séduire les cœurs et pour égarer les têtes. La Pologne, plus exposée par sa situation, plus désarmée par ses divisions, ne devait pas tarder à succomber. Là d’ailleurs l’élection enlevait au trône la force que donnent l’hérédité et la tradition. La faiblesse du monarque, la jalousie de ses rivaux d’hier, l’ambition de futurs prétendans rendaient la politique incertaine et vacillante, les alliances précaires, et laissaient la patrie sans défense. En Suède, au contraire, la nationalité s’identifie à la race royale, partage ses vicissitudes, mais toujours se relève avec elle, et n’est jamais plus vivace et plus respectée que quand l’autorité salutaire du souverain s’exerce avec plus d’indépendance. Gustave III, libre d’entraves, arrachait son pays aux intrigues de l’étranger au moment où la Pologne succombait malgré les efforts paralysés de Stanislas-Auguste.