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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/550

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De plus, sous le régime d’une autorité unique et centrale, l’état n’entretient avec les individus que des rapports de commandement et d’obéissance. Il ne me laisse d’autre choix que d’être son fonctionnaire ou son administré, d’exécuter ses lois ou de les subir, deux manières différentes de lui obéir. Il n’y a pas pour un citoyen, sous un tel régime, de troisième alternative. De ces relations toujours ainsi entretenues de haut en bas naît une habitude, ici d’ordre sans commentaire, et là de soumission sans réplique, qui broie dans les âmes le sentiment de l’indépendance et fraie d’avance la voie à toute usurpation illégale. Des pouvoirs moins centralisés au contraire, des communes libres par exemple ou des compagnies indépendantes ouvrent à tout citoyen une entrée directe au sein de l’état lui-même, l’associent à la chose publique sans qu’il ait besoin de courber la tête ou de recevoir la commission d’un supérieur. Cela est vrai surtout des franchises communales, dont la vertu propre est d’établir une sorte de terrain neutre où l’état et l’individu se rapprochent et se rencontrent dans des proportions qui permettent entre eux une égalité cordiale. Une commune libre s’administrant elle-même, c’est une sorte d’être politique mixte qu’on peut appeler à volonté, suivant le point de vue d’où on l’envisage, une liberté ou un pouvoir. C’est l’état encore, car elle représente un intérêt général et a droit de se faire obéir; c’est l’individu déjà, car chacun y siège en vertu de son propre droit et vient y veiller à ses propres affaires; c’est l’individu agrandi et l’état en diminutif : inappréciable intermédiaire qui prévient entre deux forces inégales les contacts directs, d’où naissent les conflits inévitablement terminés par des conquêtes.

Bien d’autres considérations encore feraient voir jusqu’à l’évidence qu’il y a sur ce point capital une contradiction manifeste entre les habitudes invétérées de la France et les conseils les plus élémentaires de la liberté. C’est donc là un nouveau terrain de recherches, de luttes et par conséquent d’union pour les amis de l’une et de l’autre, quelle que soit d’ailleurs leur dénomination politique ; nouvelle œuvre de réparation commune imposée par les fautes communes du passé. Comment faire pénétrer dans cette unité massive de l’état français, telle que la tradition de tous les régimes nous l’a transmise, des franchises de corporation, de commune ou de province qui allègent le poids dont elle pèse sur la poitrine du pays? Dans ce bloc, comment pratiquer, sans les rompre, des fissures qui permettent à la liberté de s’y faire jour? comment désarticuler l’état sans le détruire? Peut-on rendre aux cours de justice des; allures plus indépendantes sans, ressusciter les abus des anciennes cours souveraines? Au-dessous de Paris, peut-on créer d’autres centres d’autorité, d’autres foyers de vie publique ? A quelles conditions