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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/546

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élu par tel mode de suffrage, un maître à une ou plusieurs têtes, mais le droit d’être maîtres nous-mêmes chez nous, le cultivateur sur son champ, le père de famille au foyer domestique, l’ouvrier à son établi, le prêtre à l’autel, le professeur dans sa chaire, — le droit de faire nos affaires en un mot et même de les mal faire, jus utendi atque abutendi, comme disent les jurisconsultes en parlant du droit par excellence, du droit type et source de tous les autres, la propriété. Pour défendre cette grande cause, qu’ils fassent valoir hardiment et tour à tour les argumens appropriés à l’esprit de chaque parti. Qu’ils s’efforcent de bien persuader aux conservateurs, inquiets avant tout du repos public, que la soumission passive à un état abstrait engendre autant de révolutions qu’elle en prévient, et livre à des jours donnés toute une nation à la discrétion d’une émeute maîtresse d’un télégraphe. Qu’ils fassent rougir les démocrates dont l’orgueil ou plutôt l’envie se contente de l’égalité dans la servitude. En toute chose, qu’ils prennent à cœur de substituer à cette police soi-disant tutélaire et en réalité tracassière, qui a la prétention de nous connaître tous par notre nom, pour faire notre éducation et nous rendre bons, l’autorité de la loi, dont le regard froid ne s’arrête sur nous que pour nous punir quand nous avons mal fait. C’est là la vraie liberté, la liberté des hommes faits, celle qui est nécessaire à chacun pour le développement de ses opinions, quelles qu’elles soient, et qui touche tous les gens d’honneur au point sensible qui leur est commun, la dignité. C’est celle-là par conséquent dont la conquête réclame et peut employer le concours de tous les bras.

Après être remontés hardiment aux principes, qu’ils ne craignent pas de descendre aux détails de l’application. C’est là même, si je ne me trompe, la partie vraiment originale et fructueuse de la tâche qu’ils se sont proposée. Bien loin de fatiguer le lecteur, ce sont les détails au contraire qui à la longue peuvent seuls soutenir et réveiller l’attention. Un public comme le nôtre, blasé et tant de fois déçu, n’accorde jamais qu’un demi-intérêt aux considérations générales. On le voit, il est toujours prêt à tomber d’accord des théories pour s’épargner la peine d’y réfléchir, sauf à se rejeter sur les difficultés de la pratique pour se dispenser de faire un effort. Dans le cas présent, combien de gens nous accorderont en thèse générale que l’influence de l’état est excessive chez nous, que l’individu y est à la fois trop asservi et trop protégé, trop empêché et trop dispensé d’agir ! Mais ils demanderont tout de suite d’un ton découragé si l’émancipation est possible après tant d’années et un si long usage de la tutelle, si les fils enchevêtrés qui nous lient à l’état peuvent être démêlés sans que le lien social lui-même, celui qui fait l’unité