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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/540

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quels qu’ils soient, — quelque nom qu’ils portent, de quelque source qu’ils proviennent, — et la liberté des individus un nouveau partage d’attributions et comme une liquidation sur de nouvelles bases. Ou j’ai mal compris ce qu’ils veulent, ou leur ambition n’est pas moindre. Comment s’étonner dès lors qu’au sein d’une entreprise aussi large beaucoup d’esprits suivant des directions diverses puissent se rencontrer, que, pour l’envisager tout entière, il soit même utile d’être placé à divers points de vue, et que surtout, pour l’accomplir, ce ne soit pas trop du concours de beaucoup d’efforts?

Il est en effet une chose que personne ne remarquait hier et dont chacun commence à s’étonner aujourd’hui. Assurément, depuis quatre-vingts ans tout à l’heure que nous travaillons en constitutions et en révolutions, nous ne nous sommes pas fait faute de discussions remontant aux principes des choses et touchant aux bases de la société. Que de philosophie au contraire nous avons dépensée sur l’origine ou la balance des pouvoirs, sur la souveraineté du peuple ou le droit divin, sur les rapports des puissances exécutive, judiciaire et législative! Nos luttes même les plus cruellement pratiques ont toujours eu ce caractère de théorie. Le sang a coulé dans nos rues pour des idées abstraites, et nous avons fait lire argumentabor sur les drapeaux qui surmontaient nos barricades. Eh bien ! dans cette recherche de métaphysique sociale, il est une question simple pourtant, et la première même dans l’ordre des idées, qui n’a jamais été abordée de front par aucun de nos constituans. C’est celle-ci : comment convient-il, dans une société bien réglée et qui veut être libre, non pas que les pouvoirs publics soient constitués ou partagés, ou balancés, ou même limités, mais que les rôles soient répartis entre ces pouvoirs, quels qu’ils soient, et les citoyens? Que doit faire l’état? que doit-il laisser faire à l’individu? Quelles fonctions appartiennent naturellement au représentant des intérêts communs d’un peuple? Quelle tâche ne peut être enlevée à l’activité et même à l’intérêt privé des particuliers? Où est la ligne de démarcation? Le bon sens dit qu’il y en a une et l’aperçoit même confusément. Nous nous en tenons à cet instinct confus et n’avons jamais fait effort pour démêler le principe secret qu’il peut receler. Le bon sens dit par exemple que l’état est par nécessité gendarme, soldat, magistrat, législateur; mais convient-il qu’il soit aussi banquier, commerçant, prêtre, instituteur, aumônier, qu’il prenne à l’entreprise la satisfaction de tous les intérêts moraux et matériels d’une nation, depuis la voirie, la direction des eaux, l’aménagement des forêts, la régularisation du crédit public, les beaux-arts, jusqu’à la charité et à la religion? Il faut bien que nous soyons jugés,