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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/510

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Le changement de ton que je viens de signaler éclate au moment où Almansor annonce au vieil Hassan qu’il va se rendre cette nuit même au château d’Aly. Écoutez ce singulier dialogue, et dites si ce ne sont pas là, au lieu de deux personnages distincts, deux sentimens opposés qui se combattent dans une même âme.


« HASSAN. — Ne va pas au château d’Aly! fuis cette maison comme un lieu empesté où germe une croyance nouvelle. Il y a là de petites pinces au cliquetis mélodieux avec lesquelles on tirera ton cœur du fond de ta poitrine, et à la place on te mettra un serpent. On te versera sur ta pauvre tête des gouttes de plomb fondu, brillantes, brûlantes, et jamais ton cerveau ne pourra plus guérir des sauvages douleurs de la folie. On te dépouillera de ton vieux nom et on t’en donnera un nouveau, afin que ton ange gardien, quand il t’appellera comme autrefois, t’appelle inutilement. Enfant insensé, ne va pas au château d’Aly! tu es perdu si l’on reconnaît Almansor.

« ALMANSOR. — Ne crains rien ! personne ne me connaît plus. Le chagrin sur mon visage a creusé des rides profondes, le sel de mes larmes a ravagé mes yeux, ma démarche chancelante est celle d’un somnambule, ma voix est brisée comme mon cœur; qui reconnaîtrait en moi le brillant Almansor? Oui, Hassan, oui, j’aime la fille d’Aly ! une fois encore, je veux la contempler, la gracieuse vierge; puis quand une fois encore je me serai enivré de cette vue charmante, quand j’aurai plongé mon âme dans ses regards, quand j’aurai aspiré avec délices le parfum de tout son être, alors je m’en retournerai dans les déserts de l’Arabie; et j’irai m’asseoir sur ces rochers à pic où s’asseyait Mœdschnoun, soupirant le nom de Leïla! Sois donc sans crainte, vieil Hassan ! sous le costume espagnol, sans que personne me remarque, sans que nul me reconnaisse, je parcourrai le château; la nuit est mon alliée.

« HASSAN. — Ne te fie pas à la nuit; elle cache sous son manteau noir mille figures hideuses, des salamandres, des serpens, et avant que tu t’en aperçoives, elle les jettera sous tes pieds. Ne te fie pas à son pâle amoureux, l’astre du ciel sombre, qui là-haut, du milieu des nuages, scintille en faisant les yeux doux ; malicieusement, avec sa lumière oblique et grisâtre, il sèmera ton chemin d’épouvantails. Ne te fie pas à sa couvée de bâtards, à ces petits enfans tout dorés qui jettent des lueurs si gentilles, qui prennent des mines si affables, qui font des saluts si caressans, si séduisans, et qui bientôt, avec leurs mille doigts de feu, t’enverront mille signes moqueurs. Ne va pas au château d’Aly ! au seuil sont assises trois femmes enveloppées de ténèbres qui attendent ton retour, afin de t’égorger en te serrant dans leurs bras et de sucer le sang de ton cœur en un baiser d’amour !

« ALMANSOR. — Arrête le moulin en te jetant dans ses roues, repousse avec ta poitrine les flots du torrent, retiens avec ton bras la source qui se précipite du haut des montagnes, — mais ne me détourne pas du château d’Aly. J’y suis entraîné par des milliers de fils de diamant enlacés avec toutes les fibres de mon cerveau et toutes les veines de mon cœur. — Bonne nuit, Hassan! mon vieux glaive est mon compagnon. »