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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/487

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daine et importante diversion à la question polonaise, qui avait jusque-là absorbé l’attention publique. Il y avait là un épisode politique éclatant, bruyant, curieux, faisant naître des préoccupations nouvelles. La foule, qui auparavant faisait cercle autour du prince Gortchakof et de M. Drouyn de Lhuys, a couru à l’autre spectacle ; les gouvernemens de France et de Russie, délaissés par les spectateurs, ont interrompu leur partie d’escrime, et se sont mis, comme la foule, à regarder ce qui se passait à Francfort. Il s’est trouvé que la Prusse, qui avait un rôle actif à jouer dans les affaires d’Allemagne, a préféré se tenir à l’écart et a mieux aimé demeurer spectatrice que de se mêler à l’action. L’entreprise de l’empereur d’Autriche a donc eu pour résultat d’interrompre le débat polonais, de fournir un sujet nouveau à la curiosité politique de l’Europe, et d’amener à une même attitude d’observation, par rapport aux affaires d’Allemagne, la France, la Russie et la Prusse. De ce que ces trois puissances assistaient au même spectacle et devaient former, quant au dénoûment de la pièce, le même désir, on s’est cru en droit de supposer qu’elles devaient causer ensemble et se communiquer leurs impressions. De ce que la Russie doit songer à la réorganisation de ses institutions, on a conclu qu’elle élaborait une constitution libérale ; une constitution étant préparée par la cour de Saint-Pétersbourg, il était naturel que la Pologne en eût sa part. Une constitution pour la Pologne ! Mais la France n’avait rien de plus à demander ; l’expédient était admirable pour apaiser le conflit diplomatique. La France, étant satisfaite, redevenait la meilleure amie de la Russie et de la Prusse par-dessus le marché. Une fois de plus, tout allait au mieux dans le meilleur des mondes. Il est vraiment pitoyable que ces imaginations aient pu être accueillies en France avec assez de crédulité pour produire, le jour où elles se sont brisées contre la réalité, une déception véritable.

On a pu juger par là à quel point l’esprit public a été abâtardi chez nous par l’absence de la liberté de la presse. Les amis officieux du régime actuel ont trouvé tout naturel que le gouvernement français pût avoir la politique la plus décousue et la plus inconsistante, et personne ne les a contredits. Ils ont trouvé tout simple que notre gouvernement ne cherchât qu’un prétexte pour enterrer la question polonaise ; ils ont trouvé parfaitement logique que notre gouvernement se fît un jeu de ses alliances, quittât sans façon ses amis d’hier et offrît le bras à ses adversaires de la veille. Pour mettre le dernier trait à cette triste imbécillité de l’esprit public en France, il fallait encore, et c’est ce qui est arrivé, qu’en soufflant dédaigneusement sur cette illusion, la presse russe donnât à nos journaux officieux une leçon d’esprit et de dignité. C’est la presse moscovite qui nous apprend que l’œuvre que veut fonder le tsar doit être une œuvre durable et non un expédient, que ce n’est pas sur un terrain encore mouvant que l’on peut établir une constitution solide, que dans les projets de constitution il ne s’agit point d’ailleurs d’un plan fédératif, comme les journaux français l’ont prétendu, que les tendances de l’esprit public en Russie et la logique des