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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/410

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De ces dispositions, empruntées en grande partie à l’ancien régime, il ressort que le nombre des boulangeries n’est pas encore limité : on était encore trop près de la révolution pour inaugurer une de ces corporations fermées, interdites par la loi de 1791, La taxe régulière du pain ne fut pas encore introduite : elle aurait faussé l’idée du premier consul, qui rêvait, comme je l’ai dit, l’abondance et le bon marché au moyen d’un accord à l’amiable entre le commerce et l’autorité. Dans la pratique, les boulangers fixaient eux-mêmes le prix du pain : le préfet de police ne les chicanait pas sur les bénéfices plus ou moins forts qu’ils s’attribuaient, à moins que la cherté ne lui parût compromettante pour l’ordre des rues : il intervenait alors en décrétant par la taxe une sorte de maximum. L’arbitraire était le principe et le grand ressort du système. Pour que la boulangerie prît des forces et devînt « capable de sacrifices, » on s’appliqua à la concentrer et à l’affranchir de la concurrence. On réduisit à dix le nombre des marchés où les forains pouvaient vendre le pain, et on entrava ce trafic de manière à l’annihiler. Il fallait aussi que la police eût la main haute sur tout ce qui intéressait la panification. On enrégimenta les ouvriers boulangers au moyen des livrets et des bureaux de placement. On réorganisa la halle aux blés et aux farines en rétablissant un corps de facteurs privilégiés pour servir d’intermédiaire aux transactions et constater les cours : c’était inaugurer l’agiotage.

La récolte de 1802 fut mauvaise, et en dépit des nouveaux règlemens il fallut vendre le pain plus cher encore que l’année précédente. Pour comble de malheur, les alarmistes étaient à l’œuvre. Les attroupemens se reformaient à la porte des boulangers. On y parlait de bandes incendiaires parcourant les campagnes. Le 18 octobre, le feu prit d’une manière inexplicable à la Halle aux blés, et il y eut une perte d’environ huit mille sacs de farine. On se hâta de renforcer la garnison de Paris, et on entoura de troupes l’église de l’Assomption, rue Saint-Honoré, dont on avait fait un magasin pour les farines, peut-être à cause de sa ressemblance avec la coupole de la rue de Viarmes. Tout le monde était porté à s’exagérer la crise, et le premier consul plus que les autres. Sa tendance étant de trancher les difficultés par une action vigoureuse du pouvoir, il fut conduit à l’idée de conjurer les périls de tout genre en créant un approvisionnement gigantesque; mais le trésor était vide et l’état sans crédit. Comment bâtir des greniers et entasser des grains sans argent?

Les banquiers les plus considérables de l’époque, Perregaux, Récamier, Fulchiron et cinq autres, sont mandés aux Tuileries : l’honneur de nourrir à leurs frais la population parisienne les touche mé-