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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/377

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ment s’étonner des erreurs de nos romanciers et de nos écrivains dramatiques quand les gouvernemens donnent eux-mêmes le signal de la démence? S’ils ont quelque fête publique à commander, ils appellent des saltimbanques, ils élèvent des tréteaux : bien heureux s’ils n’ont plus, comme au moyen âge, des fontaines qui versent du vin. Ils ouvrent les théâtres de vaudeville et de mélodrame, et ils ne sont pas avertis par la foule qui se presse pour entendre Polyeucte ou Guillaume Tell.

Nous n’irons pas jusqu’à interdire un livre amusant qui ne serait qu’amusant. Une erreur, à notre avis, des sociétés religieuses, c’est de publier exclusivement des livres sérieux. Elles ont raison, si leur but est d’édifier les fidèles ou de recruter des prosélytes; mais ce n’est pas par de pareils moyens qu’on accoutumera la foule à regarder la lecture comme un délassement. Douze heures de travail manuel ne sont pas une bonne préparation au travail de l’esprit. Pour quelques hommes intelligens, passionnés, qui préfèrent à tous les plaisirs le bonheur de penser, et qui veulent toujours tirer profit de leurs lectures, combien trouve-t-on d’ouvriers qui ne demandent aux livres qu’un repos et un plaisir, et qui cherchent à échapper par la rêverie aux tristes réalités de l’existence ! Les bibliothèques, il n’est pas permis de l’oublier, ont à vaincre deux ennemis redoutables : l’ignorance et le cabaret. Avec une pareille bataille à livrer, elles ne se feront jamais assez attrayantes. Tout ce que nous leur demandons, c’est de ne sacrifier ni à la morale facile, ni au mauvais goût. Jamais nous n’admettrons que le vice soit plus aimable que la vertu, ou le laid plus séduisant que le beau. Il y a de certaines délicatesses et de certains raffinemens qui ne vont qu’aux esprits éclairés; mais cela n’est vrai, dans l’art et dans la vie, que des vertus ou des beautés de convention. Tout ce qui est grand, tout ce qui est éternel s’impose de plein droit à l’admiration des foules et à l’assentiment de la postérité. On a dit que tout le monde avait plus d’esprit que Voltaire ; le mot a fait fortune sans être juste. La foule n’a pas d’esprit : elle a du bon sens et du sentiment, et même elle en a plus que tout le monde. Quelque grand qu’il soit, aucun homme n’est aussi grand que l’humanité.

Il est une sorte d’ouvrages qui pourraient être écrits spécialement pour les bibliothèques populaires. Ce sont les livres techniques destinés à propager les découvertes scientifiques et les meilleurs procédés industriels. D’une part les progrès incessans de l’industrie, de l’autre l’avènement d’un très grand nombre d’ouvriers à la vie intellectuelle, rendent les ouvrages anciens tout à fait insuffisans. Le temps n’est pas éloigné où chaque ouvrier voudra savoir quel est l’inventeur du métier sur lequel il travaille, de quels or-