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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/298

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Cet exemple, qui d’ailleurs n’est pas unique, nous paraît d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’une femme. La philosophie, on le voit, entre dans l’usage de la vie; elle exerce une sorte de ministère qu’on invoque dans les grandes crises. Les heureux du jour, les gens frivoles, ne se font pas faute sans doute de railler ces sombres personnages, dont la parole austère et le grave maintien est à leurs yeux comme un reproche et une offense ; mais il viendra un moment où, dans leur vie dissipée, ils appelleront la philosophie à leur secours et se jetteront dans ses bras. Dion Chrysostome disait d’un air de triomphe : « La plupart des hommes ont horreur des philosophes comme des médecins... Tant qu’on est heureux, on les néglige; mais que votre femme, votre fils vienne à mourir, oh! alors vous appellerez le philosophe pour en obtenir des consolations. » Curieux témoignage qui fait voir clairement quelles étaient les prétentions nouvelles de la philosophie, quelle confiance elle inspirait, quelle en était la touchante efficacité !

Des proscrits qui craignaient de vivre et qui n’osaient mourir recevaient quelquefois de la philosophie un secours inespéré. A cette époque de violences et de meurtres, elle mettait son honneur à aiguillonner les courages, elle excitait les malheureux, non pas seulement à braver la mort, mais à courir au-devant d’elle, se faisant comme un devoir de dérober une proie à la tyrannie. Ainsi un célèbre général, à la tête des légions d’Asie, Plautus, menacé par les sicaires de Néron, voit venir auprès de lui deux philosophes qui l’engagent à préférer une mort courageuse aux angoisses d’une vie précaire.

Souvent le philosophe, comme le prêtre chrétien, assistait les mourans et les condamnés, et leur apportait non plus les exhortations viriles, mais les espérances suprêmes. Caton, résolu de mettre son âme en liberté, après avoir lu deux fois un livre de Platon sur l’immortalité, fait sortir de sa chambre ses amis et son fils, pour échapper à l’importune surveillance de leur tendresse, et ne souffre près de lui que deux philosophes, et s’il finit aussi par les éconduire, c’est que ce rude et fier courage, si sûr de lui-même, se croyait au-dessus des consolations. Thraséas, condamné par arrêt du sénat, quitte la noble compagnie des hommes et des femmes qui l’entourent, pour s’entretenir à l’écart avec le philosophe Démétrius de la séparation de l’âme et du corps, et quand il se fait ouvrir les veines, il garde ce sage à ses côtés, et, tout défaillant, tourne vers lui ses derniers regards. Ces entretiens suprêmes avec les philosophes, ce souci d’une autre vie, cette gravité dans la mort, paraissent être devenus à cette époque un usage et comme une bienséance tragique, et l’on s’étonna à Rome que l’élégant et frivole Pétrone, mourant comme il avait vécu, en épicurien, voulût entendre parler à ses der-