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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/265

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CE QUE DIT LE RUISSEAU.

— Si fait ! C’est la fantaisie descriptive qui vous jette dans ces aberrations. Vous confondez tout dans vos vagues peintures, et vous prétendez nous faire croire que vous surprenez dans la nature certains secrets ultra-panthéistiques dont la nature a horreur et dont la logique a pitié. »

J’allais me justifier, mais Lothario ne voulut pas m’écouter davantage. Une libellule qui passait lui parut pour le moment plus intéressante que ma conversation, et il s’éloigna à sa poursuite.

Je restai fort consterné, car il avait ébranlé en moi des notions vagues, je l’avoue, mais qui ne m’en sont pas moins chères. Je savais bien ne pas mériter le reproche de vouloir sacrifier le vrai à la fantaisie littéraire. La notion poétique qui ne vous surprend pas comme une impérieuse révélation n’est pas la poésie, et si on la cherche trop, elle vous fuit ; mais je pensais que cette révélation devait être écoutée comme une voix de la nature elle-même, et la réprimande de Lothario me faisait craindre d’avoir pris mes propres hallucinations pour le langage de la Divinité. « Qui sait en effet, me disais-je, si tu n’es pas fou de chercher à pénétrer dans la région de l’indiscernable ? N’est-ce pas à cette vaine fantaisie que tu sacrifies sans remords tant d’heures contemplatives qui pourraient être consacrées à ton instruction ? La réalité, dans ce qu’elle met à la portée de tes recherches et de tes hypothèses, n’est-elle pas assez grande ?’est-elle pas précisément d’une étendue et d’une profondeur qui t’écrasent, et ne vois-tu pas que ta courte vie s’écoulera comme ce ruisseau que l’été va tarir, sans que tu aies seulement franchi le parvis du sanctuaire des sciences naturelles ? Que cherches-tu dans les longues rêveries où tu t’absorbes, inerte comme une pierre sous le froid regard de la lune, passif comme l’arbre que la brise caresse ou que l’orage tourmente ? Que crois-tu pouvoir entendre dans ces confuses sonorités, dans ces intraduisibles harmonies dont tu ferais mieux de démêler les causes positives et de déterminer les effets avec précision, comme fait Lothario ? »

Une petite voix se prit à rire dans les buissons, et j’entendis la nymphe qui se moquait de moi. « Cherche, va ! disait-elle, cherche ce qui se dit dans l’eau, dans le vent, dans le sable ou dans la nuée ! Ton ami l’a trouvé, lui ; il ne se dit rien du tout ! Les êtres seuls sont doués de la parole, et moi, je ne suis rien, je suis muette, muette ; je suis une cause sans effet et un effet sans cause, comme ma roche et comme mon ruisseau ! »

Et il me sembla que le ruisseau et sa grosse pierre répétaient à satiété : Nous sommes muets, muets ! N’entends-tu pas que nous sommes muets ?… et qu’ils accompagnaient ces mots d’un perpétuel petit éclat de rire.