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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/25

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« Je m’étonne, lui dis-je, que vous parliez ainsi d’une personne à qui vous devez tout; mais je m’étonne bien davantage que vous consentiez à lui tout devoir; grand et robuste comme vous l’êtes, et avec une santé dont mieux que personne je puis apprécier les ressources...

— Et qui êtes-vous pour vous mêler ainsi de nos arrangemens intérieurs? s’écria, rentrant à l’improviste, mistress Fred, qui tout bonnement écoutait aux portes. Mon mari...

— Taisez-vous, encore une fois! » répéta Fred, et, se laissant retomber de tout son long sur le sofa, il se mit à l’aise mieux que jamais... « Quant à vous, mon frère, vous êtes plus prompt à censurer qu’à venir en aide... Veuillez vous rappeler que vous n’êtes pas ici chez vous... Moi qui vous parle, au contraire... »

Je l’attendais à cette absurdité pour le relever de bonne sorte, et nous échangions des regards assez peu tendres lorsque des cris perçans vinrent interrompre ce doux échange de nos pensées les plus intimes. Freddy, l’aîné des enfans, continuant sa périlleuse gymnastique, avait fini par tomber du haut de l’escalier. Sa tête avait porté: il était sans connaissance. Sa mère, le croyant mort, poussait des clameurs désespérées. Fred affectait plus de sang-froid, mais au fond, ne sachant trop que faire, donnait çà et là des instructions contradictoires et répétait de minute en minute avec une sorte d’obstination machinale : « Comment se fait-il que tout aille à la diable dès que Nettie n’est plus là? » Fort heureusement je ne m’étais pas laissé déconcerter par tout ce désordre, et, voyant que l’état du petit bonhomme n’avait rien de grave, je prenais en silence toutes les mesures nécessaires pour le faire revenir à lui. Lorsque j’y fus parvenu, je le portai dans mes bras jusqu’à son lit, au premier étage, dans la chambre même de miss Underwood, après quoi, redescendu tout aussitôt, je sortis du cottage sans vouloir remettre les pieds dans ce salon profané. Si j’y étais rentré, c’eût été pour briser la pipe et le verre de Fred, pour faire disparaître toutes les traces de cette orgie domestique dont le souvenir seul me donnait des tressauts nerveux.

A quelques cents pas de Saint-Roque, je faillis heurter dans l’obscurité deux personnes qui marchaient se dirigeant vers le cottage. Elles causaient en riant, et je les reconnus à leur voix. C’était Nettie au bras du jeune M. Wentworth, le révérend ministre de la chapelle Saint-Roque, celui-là même dont elle m’avait parlé comme « d’un très beau jeune homme. » Je les reconnus, dis-je, et ne voulus pas m’arrêter pour les saluer. J’étais mécontent de moi-même et des autres, fort peu disposé par conséquent à un échange de paroles oiseuses. A ma porte, où je frappais, altéré de solitude et de