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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/239

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éprouver la crainte qu’elles nous soient contestées et qu’elles puissent être restreintes: notre tâche principale est à l’intérieur, nous avons à poursuivre sur nous-mêmes le développement de notre révolution, qui demeure inachevée tant que nous demeurons dépossédés de la liberté. Pourquoi n’aurions-nous pas à l’extérieur la véritable fierté de notre situation? La force de l’Allemagne, concentrée et maniée dans le secret des cabinets et des cours, pouvait nous donner des soucis et nous inspirer des défiances; mais nous n’avons rien à craindre de l’Allemagne vivant au grand jour du système représentatif, s’éclairant et se modérant par les discussions publiques, y n’y a d’inquiétans dans les relations internationales que les gouvernemens absolus, qui peuvent dissimuler la préméditation mystérieuse de leurs desseins arbitraires. Quant aux peuples qui pensent tout haut, ils ne sauraient se faire peur les uns aux autres; ils peuvent vivre paisiblement côte à côte en tirant un profit mutuel de l’échange de leurs sentimens et de leurs idées. La diffusion du régime représentatif réel et loyal s’offre ainsi à nous d’une façon chaque jour plus saisissante comme la plus solide garantie non-seulement de la paix, mais de cette sécurité prolongée qui manque à l’Europe contemporaine, et dont elle a soif.

La politique de désunion qui a jusqu’à présent été pratiquée du dehors sur l’Allemagne donne une légitimité irrésistible à la puissante aspiration qui s’est emparée aujourd’hui des peuples germaniques, et à laquelle leurs princes viennent de s’associer avec tant d’éclat. Les divisions de l’Allemagne sont depuis des siècles le véritable jeu d’échecs des cabinets européens. L’Allemagne a été le champ de bataille de toutes les grandes luttes modernes. Depuis que la théorie de l’équilibre européen a été inventée, il est devenu évident que le centre de gravité de cet équilibre était en Allemagne. Le jeu pour les grands états qui se disputent la prépondérance européenne a donc toujours été de séparer les uns des autres les groupes allemands, et de les battre les uns par les autres. Je me figure aisément la douleur et la honte qui doivent poindre au cœur un patriote allemand lorsque, repassant l’histoire de son pays, il voit partir de Madrid, de Versailles, de Londres, de Paris, de Saint-Pétersbourg, les fils qui ont fait mouvoir les guerres qui tant de fois ont désolé et ensanglanté sa patrie. Par l’empire, la maison d’Autriche, qui avait nombre d’intérêts si différens de ceux de l’Allemagne, combattait les résistances que soulevaient ses prétentions à la monarchie universelle; par les princes protestans, par les évêchés, par les électeurs, la France combattait la maison d’Autriche. Derrière Wallenstein, il y avait les Habsbourg cosmopolites; derrière Gustave-Adolphe et Bernard de Weimar, il y avait Richelieu. Tout le règne de Louis XIV est une guerre d’Allemagne. Au XVIIIe siècle, la France et l’Angleterre, changeant tour à tour d’ennemis et d’auxiliaires, se servent alternativement de la Prusse contre l’Autriche, de l’Autriche contre la Prusse. Le grand caractère de Chatham s’unit au diabolique génie de Frédéric IL Les imbéciles successeurs de Chatham abandonnent Frédéric; celui-ci,