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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/234

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d’horreur : de larges flammes embrasent les ténèbres. On crie dans les rues : C’est le Vésuve qui a pris feu! — Aussitôt les Pompéiens s’enfuient pêle-mêle, effarés, éperdus, comme une armée en déroute poursuivie par un ennemi terrible et mystérieux qui fond sur elle armé d’éclairs, et de tous côtés l’enveloppe et l’étouffe. Le jour est venu, et pourtant les ténèbres demeurent, — non celles d’une nuit sans lune, mais celles d’une chambre fermée et sans flambeau. A Misène, où était Pline le Jeune, qui a raconté la catastrophe, on n’entendait que des cris d’enfans, d’hommes et de femmes, s’appelant, se cherchant, ne se reconnaissant qu’à la voix, invoquant la mort, éclatant en pleurs ou en cris d’angoisse, et croyant que c’était l’éternelle nuit où les hommes et les dieux allaient s’anéantir. Puis tomba une pluie de cendre si épaisse qu’à sept lieues du volcan il fallait se secouer sans relâche pour n’en être pas étouffé. Cette cendre alla, dit-on, jusqu’en Afrique, et en tout cas jusqu’à Rome, où elle remplit l’air et cacha le jour, si bien que les Romains épouvantés se dirent : C’est l’univers entier qui se retourne; le soleil va tomber sur la terre pour s’y éteindre, la terre monter au ciel pour s’y embraser. Enfin, raconte Pline, la lumière revint peu à peu, l’astre qui la répand reparut, mais pâle comme dans une éclipse. Tout était changé autour de nous, la cendre, comme une neige épaisse, avait tout couvert.

On n’a soulevé qu’au siècle dernier ce linceul immense, ce linceul de cendre, et les fouilles ont raconté le désastre de Pompéi avec une éloquence que Pline lui-même, malgré les ressources de son style et l’autorité de son témoignage, n’a pu déployer. On a surpris comme en flagrant délit le terrible exterminateur dans les ruines qu’il avait faites. Toutes ces maisons sans toit, rasées à la hauteur du premier étage et livrant leurs murs au soleil, ces colonnades qui ne supportent plus rien, ces temples ouverts de tous côtés, sans fronton ni portique, cet air de désolation, de détresse et de dénûment qui ressemble à un lendemain d’incendie, tout cela suffirait pour serrer le cœur; mais il y a plus encore, il y a les squelettes qu’on retrouve à chaque pas dans ce voyage de découvertes au milieu des morts, et qui trahissent les angoisses et les épouvantes de la dernière heure. Il y a ce soldat fidèle qu’on a surpris dans une guérite ou dans une tombe, une main sur sa bouche et l’autre sur sa lance; il y a cette mère et ses trois enfans réfugiés dans un autre sépulcre que le volcan mura aussitôt sur eux; il y a la famille de Diomède, dix-sept morts étouffés dans une cave, où l’un d’eux, une jeune fille, incrusta son sein dans la cendre humide; il y a ces deux squelettes qu’on découvrit un jour étroitement embrassés dans une boutique près des thermes : ils étaient de sexes différens, et leurs dents étaient jeunes; il y a six cents cadavres