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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/22

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à l’adresse de Fred, de cette masse inerte qu’elle s’efforce en vain d’utiliser. Les voisins commencent à la connaître, à l’admirer. Pour moi, je ne sors jamais de là sans une irritation, une indignation profondes. A cette table qu’elle a préparée elle-même, autour de ce pain qu’elle a payé de ses deniers, ils s’assoient tous avec un sang-froid parfait, n’ayant pas l’air de soupçonner ce qu’elle fait pour eux, et trouvant tout simple de vivre à ses dépens. Nettie, du reste, ne semble pas s’en douter davantage; elle n’a pas conscience de ce dévouement quotidien qui a pris le caractère d’une habitude instinctive. C’est incroyable, mais cela est. Pour elle, s’il faut la prendre au mot, elle subit tout simplement une nécessité inévitable; elle la subit sans se glorifier et sans se plaindre, comme une loi de sa destinée, à laquelle il serait insensé de vouloir se soustraire. Moi, je me pose toujours la même question : est-ce une héroïne? est-ce une folle? A-t-elle infiniment plus de cœur ou infiniment moins de cervelle que la moyenne des autres humains ? Tout cela est inexplicable. Au temps des sorciers, on eût pu la croire victime de quelque philtre, de quelque possession prestigieuse; mais de nos jours l’asservissement spontané d’une volonté si ferme peut passer pour un véritable miracle.


….. L’hiver se passe, et je ne puis me faire à cette situation. Tout ce que je vois à Saint-Roque me contrarie et me déplaît : j’y retourne cependant, car je ne saurais me dissimuler que mon appui moral est pour la famille de mon frère une ressource presque indispensable. Nettie le comprend et me l’a fait sentir plusieurs fois. Rien de moins amusant que ces réunions trop fréquentes à mon gré. Mon frère après tout, — et malgré les dehors indifférens qu’il affecte, — garde au fond du cœur le sentiment de sa déchéance. Voyant qu’il était inutile de le stimuler par ses sarcasmes et qu’elle l’irritait en pure perte sans obtenir de lui le moindre travail, Nettie a cessé un beau jour cette petite guerre. Elle ne s’occupe plus de lui que pour lui donner la pâtée comme aux enfans. Seulement, ainsi que j’avais fait, elle l’a strictement cantonné dans une chambre du haut, où il vit avec sa pipe et ses romans, au sein du désordre empesté qui lui plaît par-dessus tout. Quand je suis là, s’il descend au salon, je ne puis lui dissimuler, malgré tous mes efforts, le dégoût et le mépris qu’il m’inspire. Il le ressent à sa manière, c’est-à-dire en boudant et en inspirant à sa sotte femme, toujours dominée par lui, la secrète malveillance dont il est animé contre moi. Elle cherche à lui complaire en me disant à mots couverts toute sorte de choses désagréables. Leurs enfans sont odieux. Je ne passe pas à Carlingford pour un ogre, et mes petits malades accueillent