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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/156

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l’entrée même de Yêdo. Un peu après, nous entrons dans un village d’assez pauvre apparence et dont les habitans semblent, pour la plupart, se livrer à la pêche ; au bout de ce village s’ouvre une longue rue bordée de chaque côté par de grandes et belles maisons. Nous sommes à Sinagava, faubourg de Yédo, fameux par ses maisons de thé et le plus mal famé des quartiers de la ville. Toute la jeunesse désoeuvrée s’y donne rendez-vous, et un grand nombre de crimes et de complots y prennent naissance. Notre escorte se serre plus étroitement autour de nous, ; l’officier nous invite à presser l’allure des chevaux ; deux hommes s’élancent au galop en criant haï ! haï ! abonaï ! (attention ! prenez gare) et ces cris sont répétés par nos compagnons. La rue est pleine de gens d’un aspect peu rassurant : ils sont armés de deux sabres formidables, et, suivant un usage très répandu, ils portent autour de la tête un mouchoir qui ne laisse voir de leur visage qu’une paire d’yeux noirs qui brillent à travers une étroite fente, comme derrière un masque. Tous se hâtent pourtant de nous livrer passage, mois à nous peut-être qu’à nos chevaux) dont ils ont peur, mais quelques-uns nous poursuivent d’injures et de menaces. Notre marche devant de plus en plus rapide. Les chevaux, qui tout à l’heure étaient harassés de fatigue, semblent comprendre que nous touchons au but de notre voyage : excités par les cris de nos compagnons et des passans, ils sont devenus intraitables, et c’est au galop que nous franchissons, à l’extrémité du faubourg, la porte en bois qui marque la limité entre Sinagava et Yédo. Le chef de l’escorte, le front baigné de sueur, vient à nous : il nous félicite d’être arrivés à bon port, et il est évidemment satisfait de s’être acquitté d’une mission peu dangereuse à mes yeux, mais qui laisse peser sur lui une certaine responsabilité. Nous passons devant la colline de Goten-yama, où l’on construit en ce moment les nouvelles légations anglaise [1], française, américaine et hollandaise; nous laissons à droite le grand. Temple de Toden-si, résidence du ministre britannique, puis nous tournons à gauche, et, après avoir traversé un quartier fort tranquille, presque désert, nous pénétrons dans Dsen-fou-si, le siège de la légation américaine [2].

  1. Celle de la Grande-Bretagne a été incendiée et entièrement détruite au moment où elle venait d’être terminée Goten-yama était jadis un but favori de promenade, et on dit que la concession de cette colline aux étrangers a été fort mal accueillie par la ville de Yédo et principalement par le faubourg voisin de Sinagava. Aussi ne serait-il point impossible que la jouissance en fût vendue au public afin d’enlever un motif de mécontentement, et qu’on désignât aux envoyés étrangers un autre emplacement où serait transféré le siège de leurs légations respectives. Ce qui paraît certain, c’est que tous les Européens résidant à Yédo seront à l’avenir réunis dans un quartier isolé et fortifié sur lequel il sera facile d’exercer une rigoureuse surveillance.
  2. Dsen-fou-si vient de partager le sort de la légation anglaise de Goten-yama : ce temple antique et vénéré est devenu la proie des flammes; mais, tandis qu’il est certain que la destruction de la légation anglaise est l’œuvre de mains criminelles, on attribue à un accident le sinistre de Dsen-fou-si.