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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/14

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plaira, cela ne m’importe guère; mais Susan doit être ménagée. Susan est votre belle-sœur, docteur Edward, et je suis la sœur de Susan. Nous ne comptons pas vous déranger... Je me charge de tout... Seulement ayez confiance en moi.

— Confiance! m’écriai-je... Mais Fred est parfaitement libre... C’est bien malgré moi qu’il est installé dans ma maison... Il dort encore, voilà tout, et je crois qu’il serait inopportun de le réveiller... Maintenant, mesdames, ajoutai-je, il me faut bien vous apprendre que rien ici ne se prête à l’installation d’une famille... Si donc vous voulez retourner à l’hôtel où vous avez laissé les enfans, je me charge de vous y envoyer Fred aussitôt qu’il sera levé... C’est en bonne vérité tout ce que je puis faire.

— Susan retournera; moi, je reste, » riposta Nettie avec sa promptitude accoutumée. Et comme sa sœur insistait sur l’inconvenance qu’il y avait à ce qu’elle demeurât seule dans une maison étrangère : « Laissez donc, reprit cette courageuse personne, vous me prenez pour une demoiselle de Londres... Mais je n’ai besoin d’aucun chaperon... Je dois rester, et je reste. »

Là-dessus elle se jeta résolument dans le même grand fauteuil où j’avais vu, le soir précédent, se dandiner maître Fred, et, retirant son chapeau, elle écarta de ses deux petites mains, — un peu brunes, il est vrai, mais exquises de forme, — les épais bandeaux qui semblaient tendre à se réunir sur son front. Je ne sais comment mes idées changèrent aussitôt. Il me parut moins intolérable de laisser ma maison à la discrétion de ces deux femmes. Elles n’y mettraient pas le feu après tout, et quant à chasser de chez moi brutalement cette gentille Australienne, il n’y fallait décidément pas songer. Le groom venant à frapper aux carreaux pour m’avertir qu’on me demandait au dehors, je partis sans autres réflexions.

Ecrasé de travail pour toute la journée, je traînais après moi de visite en visite une étrange préoccupation. Au ressentiment que me laissait la dissimulation de mon frère, — cette dissimulation entachée de tant d’ingratitude, et si puérile d’ailleurs, si mal raisonnée, — se joignait la crainte de l’invasion qui me menaçait. La nécessité de me défendre à tout prix, et (n’ayant pas osé affronter les charges d’une famille qui serait mienne) de ne pas me laisser imposer celles d’une famille étrangère, ne faisait aucun doute à mes yeux; mais comment me tirer de là? Et d’abord, en rentrant chez moi, qu’allais-je y trouver? Une nursery complète sous la surveillance de Nettie? ou bien un mari rebelle dont elle se serait constituée le geôlier? ou bien encore un drame de famille, des explications pathétiques, une réconciliation accompagnée de baisers et de