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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/128

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de nouveau ou seulement que nous y pensons, jusqu’au moment où, connu à fond, percé à jour, épuisé, il cesse d’agir, à titre de contraire et d’excitant, sur la raison, qui ne l’entend plus, ne le voit plus ou le dédaigne. Au total : action subite, spontanée, merveilleusement facile, de la raison niant ce qui lui est opposé, et du même coup affirmant avec une triomphante certitude ce qui lui est conforme; plaisir piquant et itératif de se sentir vivre sainement, régulièrement par l’intelligence, beaucoup en peu de temps, et cela sans peiner, sans réfléchir, que dis-je? sans s’en être mêlé, au coin de son feu, dans une stalle au théâtre, dans la rue en passant, voilà, selon nous, les phénomènes intérieurs dont le rire physique n’est que le retentissement dans l’organisme; les voilà dans l’ordre où ils se succèdent et dans leur rapport de cause à effet.

Ramenée à ces termes, la théorie qu’on nous propose semblera, nous l’espérons, assez voisine de la vérité; mais on remarquera que, sous cette autre forme, il n’y est plus question d’un premier jugement porté, puis retiré par l’esprit, et qu’en outre la nature extérieure et propre du risible y joue un rôle que M. Dumont ne lui a pas attribué. Ce rôle du risible une fois admis, le rire se distingue nettement de ce qui lui ressemble sans être la même chose que lui. Et d’abord on ne peut le confondre avec le sourire. Dans l’âme, le sourire n’est qu’un doux épanouissement causé par quelque sentiment agréable ou sympathique; sur le visage, c’est une dilatation sereine et paisible que n’accompagnent ni les soubresauts du diaphragme, ni les saccades sonores de la voix, ni une dénégation de la raison en présence de quelque légère violation de la règle. On dira qu’il y a un sourire malin, un sourire amer, un sourire de pitié : sans doute; mais nul de ces sourires ne peut se ramener au rire lui-même, lequel jaillit de source, pur de toute malignité comme de toute compassion, et aussi de cette joie que nous cause l’infériorité ou le mauvais succès d’autrui. La raillerie non plus n’est pas le rire : elle cherche à exciter le rire aux dépens de sa victime; mais ordinairement elle est froide et ne rit pas; mêlée de dépit, de colère, de haine même, elle part plus souvent d’un cœur blessé qui se venge ou d’un mauvais cœur qui veut nuire que d’une âme tout entière au plaisir de se dilater et de se sentir vivre. Le rire recueille l’action du risible, mais ne crée pas cette action. La raillerie, même la moins offensive, cherche les élémens du risible, les réunit et en compose ce mélange mordant qui est le ridicule. L’ironie ne diffère pas essentiellement de la raillerie : elle n’en est que le plus haut degré et la forme achevée. La raillerie peut être fine, l’ironie ne peut se passer de l’être. Elle exige le plus ferme bon sens, une âme fière, un esprit délié, une parole incisive. Il ne faut pas moins en effet pour se rabaisser soi-même de façon à se gran-