Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/107

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


borné à trois cents ; mais plus l’aristocratie avait eu peur, plus elle se montra cruelle.

Après tous ces meurtres, Opimius, avec les biens de ceux qui avaient péri et les dots de leurs femmes, que l’on confisqua, éleva un temple à la Concorde. On a bien appelé place de la Concorde la place qui vit le sanglant triomphe de nos haines civiles, on a bien appelé Commune-Affranchie ma pauvre ville de Lyon après qu’on l’avait mise sous un joug de fer, et que les Opimius de ce temps-là avaient fait monter sur l’échafaud, qu’eux-mêmes méritaient, ses meilleurs citoyens, entre autres mon vertueux grand-père. Ce temple de la Concorde était placé entre le Comitium et le Capitole, sur la plate-forme à laquelle un antique autel de Vulcain avait fait donner le nom de Vulcanal. Au même endroit, Flavius Coruncanus avait dédié un temple à la Concorde, et plus tard on en dédia un autre, dont les traces sont encore visibles, car à Rome les temples à une même divinité, comme, depuis l’établissement du christianisme, les églises consacrées à un même saint, s’élevaient dans le même lieu. L’insolence cruelle d’Opimius, dédiant un temple à la Concorde après avoir noyé dans le sang les mesures conciliatrices des Gracques, fut ressentie à Rome, et les auteurs des pasquinades du temps écrivirent la nuit sur le temple un jeu de mots grec qui faisait ressortir l’odieuse inconvenance d’une telle dédicace, et dont voici une sorte d’équivalent : temple à la clémence élevé par la démence. L’auteur anonyme de ce jeu de mots était plus près de la vérité que saint Augustin. Ce grand homme, venu tard, et quand le préjuge contre les Gracques était déjà fortifié par le temps, admire qu’on ait placé le temple de la Concorde en un lieu où il pût servir d’avertissement aux orateurs, et appelle le sénatus-consulte qui en a décrété la fondation un sénatus-consulte ingénieux (eleganti sane senatus consulto).

Il resta sans doute assez des biens confisqués des proscrits pour élever à côté du temple dérisoire de la Concorde une basilique qui porta le nom d’Opimius. Opimius acheva de se déshonorer en se faisant bannir de Rome pour avoir été acheté par Jugurtha. On éprouve quelque plaisir à penser que la fin d’un tel homme fut honteuse et triste, et à lire dans Cicéron qu’autant sa basilique était fréquentée à Rome, autant en Épire sa tombe était abandonnée.

Malgré mes sympathies pour les deux nobles victimes, je crois n’avoir pas déguisé leurs fautes; mais je soutiens que leur tentative était généreuse et politique : ils voulaient prévenir par une transaction équitable le conflit qui allait s’élever entre la pauvreté du grand nombre, augmentée par des envahissemens illégaux sur la propriété publique, et la richesse de quelques-uns, immodérément