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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/1015

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Il n’est donc point raisonnable de chercher à endormir l’opinion française dans une fausse sécurité, et à l’amuser par des interprétations superficielles et inexactes des déclarations d’un ministre étranger. On a bien à tort donné le change sur la portée du discours du comte Russell en y voyant la répudiation des traités de 1815. Dans un contrat entre particuliers, quand l’une des parties n’a point rempli ses obligations, elle perd son droit aux avantages réciproques qu’elle pouvait prétendre ; mais la partie lésée, en lui signifiant cette déchéance, ne la dispense point de ces obligations : elle entend, à son heure et à sa convenance, faire valoir les droits qu’elle tire de cet acte, et jamais le contrat n’a plus de force qu’au moment où il est ainsi dénoncé à ceux qui l’ont violé. Il en est de même pour les traités internationaux. La Russie n’a pas rempli envers la Pologne les conditions qui lui étaient imposées par les traités de 1815 ; lord Russell lui déclare que, puisqu’elle n’a point rempli son engagement, elle a perdu son titre, et, bien loin de répudier les traités de 1815, nous sommes certains que lord Russell n’en a jamais plus entendu affirmer la valeur légale qu’au moment où il prononçait contre la Russie cette solennelle sentence. La presse officieuse a donc commis une méprise maladroite, et très peu utile à la cause de la Pologne, en confondant la déchéance du titre diplomatique de la Russie sur la Pologne avec la déchéance générale des traités de 1815.

La déclaration de lord Russell peut devenir sans doute le point de départ avantageux d’une nouvelle phase de la question polonaise. Pour qu’elle ait ce caractère, il n’y a aucun intérêt à se dissimuler qu’il faut qu’elle soit le préliminaire de l’emploi des mesures de coercition contre la Russie. Après avoir proclamé que la Russie a perdu le titre légal qu’elle puisait dans les traités à la possession de la Pologne, si on ne veut pas laisser périr une nation que l’on déclare injustement conquise et possédée désormais, il faut avoir la franchise et le courage de le dire, il n’y a plus qu’une chose à faire : c’est la guerre. Dans cette situation, il faut redoubler encore de franchise et de courage pour s’avouer à soi-même ce qu’on veut et ce qu’on peut. Il résulte évidemment du langage du gouvernement français que s’il y a la guerre, il entend la faire à trois. Nous ne disons point qu’il ait tort ; mais ici encore il faut bien se garder de croire qu’il y ait égalité de chances et de devoirs entre les trois puissances. Aucune des trois n’a dans un conflit avec la Russie les mêmes intérêts a sauvegarder, des périls égaux à braver et des contingens également efficaces à fournir. Cette guerre ne ferait courir aucun danger à l’Angleterre, et ce pays n’y pourrait apporter un concours militaire décisif. La France, n’étant pas à la portée de la Russie, serait exposée à peu de risques, et pourrait donner une armée. La puissance qui encourrait les plus grands dangers, qui pourrait aussi porter à la Russie les coups les plus sensibles, est évidemment l’Autriche. Une guerre européenne pour la Pologne contre la Russie n’est pas possible sans le concours de l’Autriche. Si donc on veut continuer dans l’action l’accord des trois puissances que l’on a établi pendant la négociation, on