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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/1005

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industriel. La véritable médecine n’est-elle pas l’hygiène, et n’est-ce pas la semence qui donne la récolte? Avant donc que ces jeunes cerveaux soient faussés par la vue des objets qui nous entourent, mettez-les au milieu de ce qui est pur, de ce qui est vrai, développez en face de la nature leurs précoces instincts du beau : alors ils marcheront droit, sachant où se renseigner; alors les jeunes artistes, en sortant de l’école, ne penseront pas qu’il suffit d’essayer des sujets historiques et de grand style pour arriver à la gloire. Ils sauront qu’avec du talent et du goût on peut, sans prétendre si haut, arriver à la fortune et à la renommée. Forcés de restreindre leur vol trop ambitieux, ils voueront à l’industrie leur adresse et leur savoir. Nous demanderons aussi aux grands maîtres de l’art de ne pas dédaigner l’industrie et de lui accorder leur concours, de ne pas s’imaginer enfin que l’art n’est pur qu’à la condition d’être inutile matériellement, et que du moment où il touche du pied la terre, il est par là même voué au mépris. Nous leur rappellerons que Raphaël dessinait des arabesques sur les murs des palais, des modèles d’étoffes et de tapisseries pour vêtemens et pour tentures, que Titien, Tintoret, Paul Véronèse, et tant d’autres, agissaient de la même façon, et savaient qu’en imposant aux diverses industries une action magistrale, ils augmentaient l’influence, la gloire et la richesse de leur chère patrie. C’était dans leur atelier qu’ils élevaient et choisissaient les artistes destinés, d’après leurs penchans, celui-ci à la fabrication des mosaïques, cet autre aux verreries célèbres, aux faïences de Murano, de Gubbio, d’Urbino, aux étoffes que les marchands du Rialto vendaient aux princes de la terre, aux armes enfin et aux bijoux recherchés du Ponte-Vecchio, de la Merceria et du Palazzo-Reale. Ayant souci de l’art, ils ne se laissaient pas imposer par des marchands illettrés les formes, les couleurs qu’acceptent et qu’exécutent sans rougir nos artistes industriels, parce qu’ils n’ont dans l’art ni le rang ni la puissance nécessaires pour leur résister. Nous avons en France des forces vitales et des élémens qui ne sauraient nous faire défaut. Cette époque du moyen âge, que le commerce intelligent des républiques italiennes fit briller de tant d’éclat, où l’art ne fut si élevé et si sain que parce qu’il n’oublia jamais de prendre l’utile pour point d’appui, doit nous servir d’exemple. Mettons-nous à l’œuvre avec courage, et que de notre légitime sollicitude à la vue des progrès de l’industrie anglaise l’art industriel français sorte régénéré.


ADALBERT DE BEAUMONT.