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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/981

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— dans ces couches sociales qui, sorties l’une après l’autre des ténèbres, arrivant l’une après l’autre sous le soleil, fournissent aux fictions d’un ordre inférieur une succession continue de lecteurs naïfs, aisément entraînés, d’une crédulité sans bornes, d’une indulgence à toute épreuve. Ceux-là ne lisent guère les revues.

En songeant à ce phénomène de nos temps démocratiques, on doit vraiment s’étonner que le niveau inférieur de la littérature d’imagination ne se soit pas abaissé plus encore, et c’est un favorable symptôme après tout que de voir dans ce chaos en fermentation s’introduire peu à peu les élémens précurseurs d’un avenir moins chargé de ténèbres. Parmi les romans à effet que ces dernières années ont vus éclore, il en est, — comme ceux de M. Wilkie Collins, — où se manifestent les sincères préoccupations d’un artiste, la recherche d’un certain idéal, le souci d’une observation bien faite, le soin du style, l’étude des littératures étrangères; il en est aussi, — et nous placerons ceux de miss Braddon dans cette catégorie, — où se produisent de précieuses qualités natives, une verve malheureusement trop peu châtiée, mais qui passe la mesure moyenne, une rare vivacité d’imagination qu’on souhaiterait mieux équilibrée, mais à laquelle on ne voudrait pourtant pas retirer ce qu’elle a d’entraînant et de communicatif, — enfin et surtout ce je ne sais quoi d’encore innomé qui permet de créer un type et de lui donner la consistance, le mouvement, l’animation, la physionomie, l’accent d’un être humain. Lady Audley et son neveu Robert, Aurora Floyd et son second mari, voire Talbot Bulstrode et John Conyers, sont, à quelques exagérations près, des personnages qui vivent, des portraits parlans, que leur vérité individuelle, mise en relief par d’ingénieux contrastes, sépare de la fable absurde à laquelle ils appartiennent. Ils rachètent en partie ce qu’elle a de vulgaire et de factice, et par un lien plus ou moins fragile la rattachent à un ordre de productions que l’art peut avouer. Serait-ce par là que les récits qui viennent de nous occuper se sont recommandés principalement à l’attention publique en Angleterre? et faut-il en attribuer la vogue aux qualités que les connaisseurs y signalent? Espérons-le, sans oser croire absolument à une justice si éclairée, si bien répartie. Ou plutôt encore faisons honneur de ce résultat à un instinct spécial qui existe au sein des foules, et qui, s’il ne les prémunit guère contre des entraînemens irréfléchis, ne leur permet pas en revanche de méconnaître ce qui est digne d’un applaudissement unanime.


E.-D. FORGUES.