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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/980

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— Derrière ces deux raffinés qui se battent sans témoins, un brigand embusqué tient l’un d’eux au bout de son arquebuse; — plus loin, sept ou huit burglars voilés de crêpes, armés de casse-tête et de pistolets, pénètrent à la clarté des lanternes sourdes dans une demeure opulente; — au fond de quelque bois solitaire, une jeune fille échevelée se traîne aux pieds d’un athlétique scélérat qui semble se demander, irrésolu, ce qu’il fera d’elle; — une soubrette s’approche du lit de sa maîtresse pour l’étouffer sous un oreiller, mais une main robuste s’abat sur son épaule, et nous la voyons, la bouche béante, les yeux hagards, en face du sauveur inattendu qui vient empêcher la perpétration du crime. Voici des funérailles mystérieuses, celles de la femme en noir [1] qu’on enterre vive, et nous allons la retrouver, à quelques pages de là, sortant de son tombeau saine et sauve, drapée dans les plis du suaire funèbre... Ainsi la vignette révélatrice, interprétant du mieux qu’elle peut les drames dont elle est en quelque sorte l’affiche, ne représente plus que gens qui s’assomment, qui se poignardent, qui s’empoisonnent ou s’étouffent, bandits de tout âge et de tout sexe, et, parmi ces innombrables scélérats de haute ou basse volée, le policeman qui circule, son truncheon à la main, l’œil grand ouvert, — étonné, dirait-on, d’avoir tant de besogne sur les bras.

Les choses en sont venues à ce point qu’il a fallu s’enquérir de cette espèce de fléau littéraire, et que la grosse artillerie des revues a tonné contre le sensational novel. La Quarterly, tout dernièrement encore, passait les modèles du genre au crible du plus sévère examen, et nous recommandons son article à ceux de nos lecteurs qui voudraient approfondir la question touchée ici. Toutefois, remarquons-le, la réaction contre les malsaines tendances que nous signalons ne saurait guère venir que du public même chez qui elles ont trouvé jusqu’ici un accueil empressé, leur unique raison d’être, le seul stimulant de cette fécondité déplorable; il faut l’attendre, — et peut-être l’attendrons-nous longtemps, — du dégoût que ce public ne saurait manquer d’éprouver quand il se sentira, comme Macbeth, « rassasié d’horreurs, » de chimères sanglantes, de mensonges puérils, d’absurdes fantasmagories. Quant à l’édifier directement sur la valeur de toute cette littérature marchande dont il favorise le débit, c’est là une tâche interdite aux écrivains d’une certaine valeur, aux recueils littéraires d’une certaine gravité. Rien de plus facile à comprendre : le public dont nous parlons n’est pas celui où se recrute la clientèle de ces écrivains et de ces recueils. Il se trouve principalement, — pour ne pas dire uniquement,

  1. The Woman in Black or Buried Aline, by mistress Gordon Smythies.