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deux premiers ouvrages d’une femme intelligente à coup sûr, dont les défauts, si saillans qu’ils puissent être, ne doivent pas faire méconnaître le mérite relatif, et que nous croyons louer, quant à nous, en la plaignant d’avoir si bien réussi auprès d’un certain public. Si, comme cela est à craindre, elle prend pour de sûrs indices la rapide popularité qu’elle a conquise, le bruit que la critique a fait autour de son nom, elle risque, demeurant sur cette voie qu’elle a trouvée si large et si aplanie, d’y laisser une à une les qualités qui la distinguent, et de voir au contraire se développer outre mesure ce que nous appellerions volontiers les mauvaises habitudes de sa plume. Plus d’un exemple est là pour l’avertir, et nous serions tenté de lui signaler, entre autres, celui d’un écrivain avec lequel nous lui trouvons quelque ressemblance, l’auteur de Guy Livingstone. Accueillie, choyée comme il le fut naguère, nous lui souhaitons de n’être jamais oubliée comme il l’est aujourd’hui. Ses allures fanfaronnes, sa morale excentrique, les brutalités cavalières, les affectations de tout genre par lesquelles ce nouveau-venu cherchait, on s’en souvient peut-être, à se distinguer du vulgaire, ne l’ont pas défendu contre ce grand châtiment réservé à toutes les exagérations, une fois qu’elles ont produit leur premier effet de surprise : — l’indifférence et le dédain. Nous ne le redouterions pas pour miss Braddon, si nous étions plus certain qu’elle saura faire un triage difficile entre tous, celui des dons qu’elle tient de la nature et des vices littéraires qu’elle doit à une éducation mal faite, à des modèles mal choisis.

Chez les compatriotes d’Anne Radcliffe, un retour de mode a mis en faveur le roman à sensation, — sensational novel, comme ils disent, — le roman à secret, le roman-énigme, dont la principale condition d’intérêt, l’invariable moyen de séduction est un imbroglio déjà ténébreux en lui-même et obscurci encore, compliqué de manière à laisser jusqu’au bout le lecteur en suspens et le dénoûment imprévu. Fort misérables à tous autres égards, ce sont, la plupart du temps, des récits à commencer par la fin, puisqu’en lisant la dernière page on est heureusement dispensé de parcourir celles qui précédent. Pour les apprécier en bloc sans trop de fatigue et de temps perdu, nous conseillerions de les aller chercher dans les recueils illustrés qui en ont fréquemment la primeur, le London journal ou tout autre weekly du même genre. La vignette qui accompagne chaque chapitre en dit assez à qui sait comprendre. Ici un enfant qu’on étrangle, là une forme humaine cousue dans un sac et que deux mécréans jettent à l’eau, ou bien encore un cavalier galopant, les cheveux hérissés, la cravache en l’air, à côté d’un spectre féminin qui berce dans ses bras un marmot-fantôme.