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complète ou dans ce sacrifice héroïque de la curiosité la plus légitime chez un mari, nous pourrions signaler en passant une légère nuance de ridicule; mais ce ridicule, s’il existe, n’a rien dont Aurora puisse s’offusquer; il ne l’empêchera pas, — bien au contraire, — de s’attacher de plus en plus au candide, au loyal époux qu’elle gouverne comme il lui plaît, et dont la bonté docile gagne son cœur. Talbot Bulstrode, qui lors de leur rupture s’est montré le moins faible des deux, reste un peu plus fidèle au triste souvenir de l’amour à jamais éteint ; mais à la longue son orgueil trouve aussi son compte dans l’espèce d’idolâtrie que lui a vouée sa femme, dans le culte respectueux dont elle l’entoure; il se console donc petit à petit, et le bonheur de ces divers personnages paraît assuré quand se montre à l’horizon le nuage qui va troubler cette sérénité, compromettre cet avenir couleur de rose.

John Conyers, on le sait, n’est pas mort. Ce jockey malencontreux s’est remis des suites de la terrible chute qui avait fait croire à son trépas, et, de retour en Angleterre, un hasard fatal le ramène comme par la main jusque chez le mari de sa femme. Ici les invraisemblances s’accumulent. Du fond des hôpitaux d’Allemagne, où il était aux prises avec la maladie et la misère, John Conyers n’a pu manquer de recourir à la générosité d’Aurora. Pour cette démarche, une lettre suffit, et à défaut de lettre l’entremise d’un de ces émissaires obscurs qu’il a déjà employés-plus d’une fois en de pareilles rencontres. Puis comment comprendre qu’Aurora, informée d’avance du nom de l’entraîneur recommandé à Mellish, ne profite pas de son ascendant pour l’éloigner d’elle? Loin de là, elle provoque, elle organise elle-même cette combinaison périlleuse en vertu de laquelle John Conyers se trouve établi à quelque cent mètres du château et sollicité à toutes les entreprises de la plus abusive tyrannie. Elle veut, il est vrai, traiter une fois pour toutes avec ce misérable et obtenir à prix d’or qu’il s’exile pour jamais : que valent néanmoins, pour être payées si cher, les promesses d’un être aussi dégradé? Et pourquoi ce subalterne avide souscrirait-il, pouvant mieux attendre de la frayeur qu’il inspire, à ce marché qui limite ses espérances [1]? Comment se figurer enfin qu’une pareille négociation pourra se débattre impunément de maîtresse à valet sous les yeux de

  1. (2 ) Le dilemme par lequel Aurora décide John Conyers n’a rien de très concluant : « Ou vous accepterez mes offres, lui dit-elle, ou je déciderai mon père à me déshériter, et vous serez frustré de la fortune que vous espérez peut-être à sa mort. » Elle reconnaît ainsi tacitement qu’elle n’est pas en mesure ne réclamer le divorce, et John Conyers, cela étant, armé des droits que la loi lui donne, la tient littéralement à sa merci, elle et son vieux père, elle et John Mellish. Échanger une telle situation contre une poignée de billets de banque, c’est faire trop évidemment un marché de dupe.