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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/974

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bout d’une longue avenue de flambeaux et de pièces d’argenterie, Talbot entrevit vaguement la tête vénérable d’Archibald Floyd. Autour du vieillard se groupaient ses neveux et nièces ; mais à sa droite la place qu’Aurora devait venir occuper était encore vide. Le capitaine, se détournant de ce tableau joyeux, gravit en quelques bonds l’escalier, et trouva son valet de chambre tout ébahi devant la toilette qu’il lui avait préparée. Ce fidèle serviteur ne comprenait pas que son maître ne fût pas encore venu s’habiller.

« Le banquier était debout à la porte de la salle à manger lorsque Talbot traversa le vestibule. Il enjoignait à un domestique d’aller prévenir sa fille : — Nous attendons miss Floyd, répétait impatiemment le vieillard... Le dîner ne peut commencer sans elle.

« Inaperçu au milieu de tout ce désordre, Talbot ouvrit sans bruit la grande porte et se glissa dans les froides ténèbres dont l’hiver enveloppait le château. Les hautes fenêtres étroites inondaient de clartés la terrasse qui s’étendait devant elles ; mais en face de Talbot se trouvait le parc, où les arbres étalaient tristement leurs ramures dépouillées; une mince couche de neige blanchissait le sol. Sur le ciel gris, pas une étoile. Le froid, la désolation à perte de vue, formaient un contraste pénible avec la tiède et brillante atmosphère qu’il venait de quitter. Ce moment critique de sa vie trouvait là comme un symbole saisissant. Le malheureux venait d’échanger les ardeurs de l’amour, les clartés radieuses de l’espérance, pour la résignation frissonnante, pour le découragement sombre et glacé... »


On eût bien étonné Talbot Bulstrode, en cette mémorable soirée du 25 décembre 1858, si on lui eût prédit qu’au mois de novembre 1859 Aurora Floyd serait la femme de John Mellish, et Aurora Floyd n’eût pas éprouvé moins de surprise en apprenant qu’elle-même, peu de mois après ce mariage, donnerait ses soins à l’union de son ancien prétendu, qui se résigne enfin à récompenser le silencieux amour de l’aimable Lucy. Ce résultat bizarre, et qui n’a rien d’autrement romanesque, s’explique par l’absolue confiance que John Mellish témoigne à celle qu’il aime, par le dévouement sans bornes, par les assiduités dévouées dont il l’entoure pendant une longue maladie, conséquence naturelle du rude choc qu’elle vient de subir. Ce brave gentleman n’est pas, on le voit, de ceux qui, par sotte fierté, par scrupules excessifs, se refusent à être heureux. Il s’applaudit que son rival se soit montré si susceptible, et, dans ses idées volontiers un peu confuses à ce sujet, il parvient à se figurer qu’au fond de la mésintelligence survenue tout à coup entre Talbot et Aurora, on trouverait, en cherchant bien, quelque secrète préférence de cette dernière pour lui, John Mellish. Il sait d’ailleurs que sa femme a un secret, un secret qu’elle refuse de révéler à personne, et il a promis de le respecter toujours. Dans cette absence