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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/973

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« — Tout est dit alors... Dieu vous pardonne, Aurora Floyd! De votre aveu même, vous n’êtes pas la femme que peut avouer un homme d’honneur... J’interdis à ma pensée tout soupçon flétrissant; mais le passé de ma femme doit être une page blanche et sans souillure, où tout le monde pourra venir jeter les yeux...

« Il se dirigea d’abord vers la porte; puis, revenu sur ses pas, il aida la pauvre enfant à se relever, pour la reconduire jusqu’à son siège, près de la fenêtre, avec la même courtoisie qu’il lui eût témoignée en la ramenant à sa place dans quelque bal. Leurs mains se rencontrèrent, glacées comme celles de deux cadavres. Que de mort en effet sous ce froid contact ! Que de choses avaient péri entre ces deux êtres depuis quelques heures : espoir, confiance, sécurité, amour, bonheur, tout ce qui fait le prix de la vie!

« Talbot s’arrêta une fois encore sur le seuil de la porte, et, reprenant la parole : — « D’ici à une demi-heure, j’aurai quitté Felden, disait-il; ne vaudra-t-il pas mieux, miss Floyd, laisser croire à votre père que quelque léger dissentiment nous a séparés et que je m’éloigne par votre ordre?... Je lui écrirai certainement dès mon arrivée à Londres, et, si cela vous agrée, je puis rédiger ma lettre de manière à le confirmer dans cette idée.

« — Vous avez là une bonne inspiration, répondit-elle. Oui, je voudrais lui laisser cette erreur... Sa douleur en sera peut-être moins amère... Le ciel sait ce que je dois de reconnaissance à tout ce qui peut atténuer ce qu’il souffre.

« Talbot s’inclina et referma la porte après lui ; le bruit qu’elle fit en retombant lui sembla sinistre : il lui rappela ces jeunes et fragiles créatures que les religieuses d’autrefois abandonnaient, pour les y laisser périr, au fond de quelque in-pace. Mieux aurait valu, se disait-il, laisser Aurora étendue dans son cercueil, belle de cette sérénité dont la mort pare ses victimes, que de s’arracher d’auprès d’elle comme il venait de le faire.

« L’appel vibrant et criard de la cloche qui sonnait le second coup du dîner retentit au moment où, quittant la pénombre du corridor, il entrait dans la salle de billard, étincelante des feux du gaz. Il y rencontra Lucy Floyd, qui vint à lui en toilette d’apparat : la soie frémissait autour d’elle; franges et rubans, dentelles et joyaux se jouaient et miroitaient à chacun de ses mouvemens, et il lui en voulait presque de tout cet éclat radieux, le comparant au pâle visage de la créature à demi brisée qu’il venait de quitter à l’instant même... Lucy recula devant le jeune homme, dont la physionomie bouleversée avait de quoi l’effrayer. — Qu’y a-t-il donc? de-manda-t-elle ; qu’est-il arrivé, monsieur Bulstrode?

« — Rien,... une lettre du Cornouailles qui m’oblige... — La voix lui manqua pour compléter cette banale excuse.

« — Lady Bulstrode,... sir John peut-être,... une maladie?... hasarda Lucy.

« Talbot posa son doigt sur ses lèvres blêmies, et secoua la tête par un geste qui prêtait à toute sorte d’interprétations ; il lui était impossible de parler. Le vestibule d’ailleurs s’emplissait de visiteurs et d’enfans qui couraient se mettre à table. La porte de la salle à manger était ouverte : au