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de personnes, Aurora reprend paisiblement dans le monde aristocratique la place que lui assigne la richesse de son père. Peu à peu, — privilège de jeunesse, — le triste souvenir de cette cruelle déception, de ce funeste hymen, s’efface de sa mémoire. Dans les bals de comté où resplendit sa beauté souveraine, dans les courses où elle figure, intrépide amazone, elle porte une attitude fière et sereine, un front superbe, un regard qui défie tous les regards. De nombreux prétendans aspirent à sa main, et tous sont refusés avec la même hauteur. Il en est qu’un tel accueil doit étonner, et parmi eux, en première ligne, l’orgueilleux représentant d’une des premières familles du pays de Galles, Talbot Bulstrode, un des héros de la guerre de Crimée, revenu sain et sauf de la fameuse charge de Balaclava. Rebelle jusqu’alors à toute séduction féminine, il subit l’ascendant impérieux de cette beauté royale, de cette hauteur d’âme, de cette originalité hardie, qui font d’Aurora Floyd un être à part. Cette dangereuse sirène l’a ébloui, fasciné comme tant d’autres, et pour se dévouer à elle, il a méconnu ou dédaigné l’attachement profond et respectueux qu’il inspire à Lucy Floyd, la blonde et timide cousine d’Aurora. En même temps que Talbot Bulstrode, un autre soupirant se trouve également écarté; c’est John Mellish, opulent propriétaire du Yorkshire, cœur loyal, fidèle et dévoué s’il en fut. Les deux rivaux désappointés, qu’unissait d’ailleurs et depuis longtemps une étroite amitié, font partie de s’éloigner ensemble; mais Bulstrode, ramené par une espèce de pressentiment, revient sur ses pas pour avoir avec le banquier une dernière explication. Il revient, et, passant devant une porte entr’ouverte, il aperçoit, étendue sans connaissance sur un fauteuil, un journal à ses pieds, la jeune fille dont les rigueurs le désespèrent. Lorsque, ranimée par ses soins, elle a repris possession d’elle-même, Aurora Floyd revient sur son premier refus; elle avoue à Bulstrode qu’un secret penchant l’entraînait vers lui, et s’engage inopinément à devenir sa femme.

Le journal qui avait si vivement ému miss Aurora, envoyé à la fille du banquier par un des obscurs confidens dont elle était obligée de payer le silence, lui apprenait, — un lecteur perspicace l’aura déjà deviné, — la mort de John Conyers, tué par accident au fond de l’Allemagne dans une course quelconque. C’est sur la foi de cette nouvelle, — malheureusement inexacte, — qu’elle accorde sa main à Bulstrode, et cela sans se mettre assez en peine du passé, qu’elle lui laisse ignorer, ce qui constitue, à nos yeux du moins, une véritable trahison que l’amour filial n’excuse en aucune façon, et que nous trouvons absolument incompatible avec les vertus héroïques dont l’auteur d’Aurora Floyd a voulu décorer ce type de femme