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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/969

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dans un roman, et sur lequel il serait bon de jeter un voile en supposant qu’on vînt à le rencontrer parmi les réalités de la vie.

Un riche banquier d’Ecosse épouse une comédienne de province que le hasard lui fait rencontrer et pour laquelle il conçoit une passion subite. Elle meurt après quelques mois, lui laissant une fille sur la tête de laquelle il reporte cette affection excessive que la mère lui avait inspirée. Aurora grandit sous les yeux de son père, adulée, obéie de tous et se livrant sans contrainte à la fougue de ses entraînemens juvéniles. Elle aime les chiens, les chevaux, le sport; l’idiome du turf lui est familier, la Bell’s-life est sa lecture de prédilection; une gouvernante romanesque et sotte parachève, à force de négligence, les vices de cette éducation manquée. Parmi les grooms du riche banquier s’en trouve un que sa bonne mine et son adresse équestre ont fait choisir pour escorter l’héritière dans ses longues promenades. Une certaine familiarité s’établit entre eux, et John Conyers, — c’est le nom de ce drôle, — en profite pour solliciter d’abord la pitié, puis l’affection de la pauvre enfant, qu’il abuse par de prétendues confidences. Il ne tient qu’à elle de prendre pour un déshérité du sort cet Antinoüs d’écurie, sorti des boues de Londres et façonné à une certaine élégance extérieure par le monde équivoque au sein duquel il a vécu jusqu’alors. Archibald Floyd, dont les yeux s’ouvrent trop tard, surprend une correspondance d’où il résulte qu’avec la complicité de sa governess, Aurora s’est fiancée au jockey en question. Regardant à bon droit comme nul cet engagement irréfléchi, le banquier renvoie sur l’heure le séducteur de bas étage et fait partir pour Paris, dès le lendemain, l’impétueuse enfant qu’il trouve rebelle à ses volontés; mais John Conyers part aussi, à la poursuite de son rêve sordide, et réussit, au bout de quinze jours, à faire sortir Aurora du pensionnat où on l’a placée. Il l’entraîne à Douvres, où les unit un mariage en bonne forme, et, devenu par miracle le gendre d’un millionnaire, il prétend exploiter en grand cette situation inespérée. Il a trop présumé toutefois de la complaisance paternelle, et d’ailleurs n’a pas mesuré l’abîme moral qui le sépare de sa jeune femme. Huit jours ont suffi pour dissiper l’illusion fatale qui entraînait Aurora. Sa loyauté seule la retient auprès de l’être immonde a qui elle s’est donnée; elle ne se croit libre qu’au bout de quelques mois, lorsque les infidélités de ce misérable l’ont dégagée de ses sermens et lui permettraient, à la rigueur, de faire rompre légalement les liens qui les unissent. Elle recule néanmoins devant l’éclat d’une pareille démarche et revient simplement chez son père, qu’elle rassure et trompe en lui annonçant la mort de John Conyers.

Ce prologue du drame n’étant connu que d’un bien petit nombre