Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/968

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


en la disséquant, les inconséquences, les invraisemblances nombreuses, les combinaisons violentes et vulgaires, et où se trouvent accumulés, sans le moindre souci des hautes conditions de l’art, tous les élémens du drame qui se fabrique à l’usage des masses. Elle a seulement, pour la mettre à part de ces œuvres tout à fait inférieures, une certaine vivacité de style, l’art des sous-entendus, le naturel du dialogue et un vernis de littérature qu’expliquent l’intervention de sir Edward Bulwer Lytton et les précieux conseils dont miss Braddon le remercie en lui dédiant ce premier roman. Le contraste est frappant d’ailleurs entre la vérité des personnages et le mensonge flagrant du récit où ils se meuvent : c’est l’effet d’une méchante pièce jouée par d’intelligens acteurs; ce serait aussi celui d’un mauvais tableau d’histoire où un habile peintre de portraits aurait introduit quelques têtes excellentes ; en somme, une discordance choquante pour l’œil du critique, et un regret sincère de voir gaspiller en productions de second ordre des dons de nature qui semblent remarquables, — en copies, en redites plus ou moins heureuses, un talent dont une meilleure culture aurait développé l’originalité propre et les ressources spéciales.


II

La préférence que certains critiques accordent à Aurora Floyd, en la comparant au Secret de Lady Audley, ne nous semble justifiée ni au point de vue littéraire ni au point de vue moral. La donnée première de ce roman est révoltante, on va s’en assurer, et aucune délicatesse d’exécution n’atténue ce qu’elle a de brutal, d’humiliant, dirions-nous plus volontiers.

Lady Audley est en somme un type exceptionnel. Sa perversité native, aggravée par son infirmité mentale, la place en dehors des conditions ordinaires de l’humanité. Ses crimes nous sont étrangers; les mobiles qui les expliquent ne sont pas ceux qui nous poussent, et nous ne retrouverons perverti en elle aucun de nos instincts supérieurs. Il n’en est pas de même pour l’autre héroïne de miss Braddon. C’est une enfant gâtée, comme chacun de nous a pu en connaître plusieurs, au cœur naturellement bon, aux penchans naturellement généreux. Sa bonté même et sa générosité la perdent; mais comme elles survivent à sa chute, nous avons sous les yeux le triste et répugnant spectacle, — chimérique, il faut l’espérer, — d’une âme d’élite acceptant l’ignominie, d’une créature sincère faisant du mensonge sa pâture quotidienne, d’une fierté de bon aloi se pliant aux avilissemens les plus extrêmes : spectacle qui nous blesse, même