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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/965

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tacite, qu’elle disparaisse, et qu’en s’épargnant le châtiment suprême, elle le décharge, lui, de sa mission vengeresse. Par des avis, par des menaces indirectes, il la met en demeure de s’éloigner, et comme elle résiste, plus intrépide et plus obstinée à mesure qu’elle le voit plus indécis, il la presse, il fait luire à ses yeux l’épée dont il pourrait la frapper ; il la provoque ainsi à une de ces extrémités soudaines qui semblent si étrangères à son organisation féline, toute de douceur flatteuse et de mol abandon, mais dont nous la savons capable quand ses plus chers intérêts sont en jeu, quand elle se sent attaquée dans son féroce égoïsme. Ici se place la scène capitale du roman, scène destinée sans doute à être applaudie sur quelque théâtre de boulevard, et qui, sur les affiches à grand fracas, pourrait porter le titre de l’Incendie.

Lady Audley, tirant parti des paroles menaçantes que Robert lui avait fait entendre, a prié son mari d’éloigner du château ce maniaque, dit-elle, dont les chimères l’inquiètent, et sir Michaël, dont les yeux ne sont pas encore dessillés, s’est rendu au désir de sa femme. Leur neveu est parti sans un murmure, plus triste qu’irrité, plus disposé à pardonner qu’à sévir. C’est à l’auberge de Luke, à Mount-Stanning, qu’il est allé chercher un asile provisoire. Ce jour-là même, fort avant dans la soirée, Phœbé vient, au nom de son mari, menacé d’expropriation, solliciter un nouveau secours pécuniaire que lady Audley ne peut songer à leur refuser; elle lui apporte de plus un billet du jeune avocat, quelques lignes seulement, une dernière sommation portant avec elle la preuve irrécusable qu’il peut désormais se poser en arbitre absolu de ses destinées. Donc c’en est fait; le moment est venu de la lutte décisive. Tandis que cette préoccupation absorbe toutes les pensées de lady Audley, son oreille distraite perçoit, dans les plaintes de Phœbé sur les habitudes d’ivrognerie auxquelles son mari s’abandonne de plus en plus, quelques mots relatifs au danger qu’ils ont couru plusieurs fois « d’être brûlés vifs dans leurs lits » par suite des imprudences de Luke. — Brûlés dans vos lits!... répète machinalement lady Audley, trop préoccupée de ses propres angoisses pour s’associer aux craintes de Phœbé. Puis ces mots éveillent en elle une idée plus distincte, et soudainement se dessine à ses yeux, dans tout son formidable éclat, l’image de cette misérable auberge exposée à tous les vents, dévorée par les flammes, et s’abîmant en quelques instans sur ceux qu’elle abrite. Aussitôt l’idée infernale a jailli, le germe funeste a fructifié; mais dans cette intelligence étroite la conception se complète avec lenteur, et c’est seulement lorsque lady Audley se retrouve en face du lit où sir Michaël repose en paix que le travail intérieur arrive à terme.