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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/964

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De Phœbé cependant et de son mari Luke, la femme de sir Michaël n’a pas à craindre une trahison décisive; ils hésiteront toujours à compromettre, en la perdant, l’aisance où ses libéralités les font vivre ; mais Robert Audley, que l’inexplicable disparition de son ami a plongé dans les plus terribles perplexités, Robert Audley est un ennemi tout autrement redoutable. Ses soupçons se sont éveillés à propos d’une marque sinistre que lui a laissé entrevoir, en se dérangeant, un des bracelets de l’élégante châtelaine, et dont elle a expliqué l’origine par un mensonge flagrant, A partir de là et tandis qu’il cherche de tous côtés les traces de George Talboys, mille incidens fortuits le ramènent, en dépit de lui-même, sur la voie où il se sent entraîné par une fatalité manifeste. Cette obsession du hasard, qui finit par le dominer tout entier et communiquer à ses idées une fixité voisine de la monomanie, est certainement, dans le récit dont nous rappelons les principales données, ce qu’il y a de mieux réussi, de plus honorable pour le talent de miss Braddon. C’est en effet par une véritable inspiration d’artiste qu’elle a mis en un contraste saisissant le rôle providentiel assigné à l’honnête Bob et sa nature paresseuse, son insouciance indulgente, le remords généreux qu’il éprouve à remplir vis-à-vis d’une femme les implacables fonctions du bourreau, le respect involontaire que lui inspire l’amour aveuglément confiant de sir Michaël, la crainte de frapper du même coup l’innocent et la coupable, la femme criminelle et le vénérable époux qu’elle a fasciné. Peut-être céderait-il à toutes ces considérations réunies, peut-être le paralyseraient-elles au moment décisif sans l’amour profond que lui a inspiré Clara Talboys, la sœur de George, et sans le cri de vengeance qu’elle fait sans cesse retentir à ses oreilles en lui montrant du doigt le but sacré vers lequel, s’il ne veut faillir à sa mission et encourir le mépris de cette vaillante créature, il lui faut marcher sans pitié ni trêve.

Acharné en ses enquêtes, il a fini par réunir tous les fils, — moins un, — de cette trame compliquée. Il a vérifié que, par une combinaison machiavélique et grâce à la complicité obligée de son père, Helen Maldon a simulé un décès en règle en faisant porter son nom à une malheureuse jeune fille atteinte de consomption et destinée à une mort inévitable quelques semaines avant l’époque pour laquelle était annoncé le retour de George Talboys. Il sait à quel moment cette belle vipère a fait peau neuve ; il a les preuves matérielles de son changement de nom, de son admission dans le pensionnat où elle a passé quelques mois. Il peut établir déjà, par des témoignages certains, la nullité du second mariage qu’elle a contracté sans être encore veuve, et l’intérêt puissant qu’elle avait à se défaire de son premier époux inopinément revenu. Cependant il hésite encore. Il espère obtenir de cette femme, par une sorte d’accord