Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/960

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


maudire, cette jeune femme ne ménageait à son mari ni les plaintes ni les reproches. Un jour vint où la coupe d’amertume déborda pour lui. George se lassa de ces tortures quotidiennes, et sa patience fléchit devant les refus obstinés que rencontrait de toutes parts la bonne volonté avec laquelle il se serait soumis à un travail quelconque. Au moment où il ne voyait plus devant lui que la suprême ressource du suicide, une circonstance fortuite lui ouvrit de nouvelles perspectives en lui suggérant l’idée de partir pour l’Australie. Il lui restait tout juste l’argent nécessaire pour débuter sur les placers. Un soir donc, à l’improviste et sans prévenir personne, après avoir baisé au front sa femme endormie et jeté un dernier regard sur leur enfant, il s’était glissé dans les ténèbres vers le navire qui l’allait emmener. Peut-être eût-il été prudent de ne pas disparaître d’une manière aussi furtive et de laisser au moins derrière lui quelques excuses pour le présent, quelques espérances pour l’avenir. C’est ce que ne fit pas George Talboys, décidé à jouer le tout pour le tout, et bien convaincu, peut-être à la légère, que la jeune femme abandonnée par lui n’userait pas jusqu’à leur extrême limite des droits qu’il semblait ainsi lui laisser. Une fois en Australie, pourquoi George du moins n’écrivit-il pas ? Pourquoi ce silence étrange qu’il garda pendant toute la durée de son temps d’épreuve ? Questions embarrassantes que le roman soulève et ne résout point. Enrichi par une de ces trouvailles fabuleuses qui donnent son prestige à la mythologie australienne, George revient, au bout de peu d’années, riche de vingt mille livres sterling, et comme enivré de sa bonne fortune lorsqu’il songe à la femme toujours chérie qu’il va retrouver sur le rivage anglais, à l’enfant à peine entrevu dont les lèvres vont pour la première fois lui faire entendre le doux nom de père… Mais à peine débarqué, un des premiers journaux qui lui tombent sous la main fait écrouler tout cet édifice de chimériques espérances ; il y trouve, sous la rubrique mortuaire, le nom de sa femme.

Helen Maldon s’est éteinte à vingt-deux ans, assistée de son père, dans un établissement de bains de mer où elle était venue combattre les dernières atteintes d’une maladie de langueur. Elle est morte, son père l’affirme, les voisins l’attestent, les registres de la paroisse le constatent, et sur la pierre qui marque sa sépulture, George Talboys lui-même fait graver l’inscription destinée à perpétuer le souvenir de son amour et de ses regrets. Le cœur brisé, n’ayant plus goût à la vie, n’acceptant pas en échange du lien brisé celui qui devrait le rattacher à l’existence, — l’enfant qui lui reste en échange de la femme qu’il a perdue, — il traîne ses jours pendant toute une année auprès d’un ami dévoué, dont la tendresse virile l’a soutenu dans cette épreuve terrible. Cet ami se nomme Robert Audley.

Ce personnage essentiel est un des types de la basoche anglaise,