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espèce assez peu commune. Dans le premier, nous l’avons dit, le romancier se pose en accusateur et prend le rôle du ministère public. Dans le second au contraire, il revêt la toge de l’avocat et plaide en faveur de la prévenue toutes les circonstances atténuantes. Nous allons le suivre rapidement sur l’un et l’autre terrain, et comme nous avons affaire à une authoress qui se proclame elle-même fort expérimentée (quoique jeune), qui paraît l’être en effet, et chez qui les enseignemens de la vie pratique ont rencontré une intelligence alerte, des facultés d’observation au-dessus de la moyenne, notre mission de rapporteur ne sera peut-être ni sans quelque profit, ni sans quelque charme.


I

Sur ce vaisseau, arrivant d’Australie, qui vient débarquer à Londres ses nombreux passagers, sortis vainqueurs ou vaincus de la grande lutte engagée au-delà des mers contre la fortune rebelle, George Talboys figure parmi les premiers. Tête à l’évent et noble cœur, vous voyez en lui la victime d’une de ces imprudences généreuses que multiplie en Angleterre l’habitude des mariages précoces. Appartenant à une noble et riche famille, pourvu d’un grade dans l’armée, les loisirs de garnison l’ont livré sans défense aux irrésistibles séductions d’une charmante enfant, fille d’un pauvre officier, privée de sa mère, et que rendait plus intéressante encore l’état de gêne et de dépendance où elle vivait près d’un père ivrogne et criblé de dettes. La voir, l’adorer, l’épouser, ce fut pour l’impétueux cornette l’affaire de quelques semaines. Vainement, pour empêcher cette mésalliance qui l’indignait, le père de George l’avait menacé de lui retirer toute assistance pécuniaire à partir du jour de ses noces. L’amoureux jeune homme ne voulait pas croire à une rancune durable, et se savait, grâce à la vente de son grade, les moyens d’attendre l’époque de la réconciliation sans imposer à sa bien-aimée jeune femme les calculs étroits, le dénûment auxquels, en se mariant, elle avait bien compté se soustraire. Cet espoir fut déçu ; le ressentiment paternel subsistait encore dans toute sa force quand les deux mille livres sterling que l’ex-cornette s’était procurées en quittant le service se trouvèrent à peu près dévorées après un voyage en Italie accompli dans les conditions du bien-être le plus complet, de l’élégance la plus aristocratique. Le rêve fini laissait les jeunes époux en face d’une réalité cruelle. Ni l’un ni l’autre n’étaient faits pour s’y soumettre, et l’amour s’envolait à tire-d’aile, non du cœur de George, mais de celui d’Helen Maldon. Ramenée dans cet intérieur paternel qu’elle avait cru quitter pour jamais, condamnée aux angoisses d’une maternité qu’elle était tentée de