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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/958

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amène des combinaisons analogues, s’enveloppe des mêmes mystères, conduit à des crises pareilles : la bigamie. Chacune d’elles s’est mariée deux fois. L’une, la perverse lady Audley (elle nous rappelle à beaucoup d’égards un personnage de Balzac, la comtesse Chabert), sait fort bien que son premier mari vit encore, ou du moins n’a aucun motif de le croire mort. L’autre, l’impétueuse et généreuse Aurora Floyd, s’en est rapportée à un journal imparfaitement renseigné, qui lui donne le droit de se supposer veuve alors qu’elle ne l’est point. La première a voulu satisfaire à l’égoïste sensualité, à la soif de luxe et d’élégance que les misères de sa jeunesse ont développée en elle. La seconde, entraînée par le chaleureux élan de son affectueuse nature, se voit condamnée par une sorte de fatalité à marcher de faute en faute, de tromperie en tromperie, à la fausse clarté de cette « grande morale » qui tue les petits scrupules, anéantit les vertus mesquines et donne au bon sens vulgaire les plus magnifiques démentis, — cette morale qui, de nos jours, trône en reine dans les boudoirs équivoques, les salons à cartes biseautées, parmi les bohémiens de la basse presse et de la haute finance, chez les spéculateurs de la politique et chez les aventuriers de l’industrie.

Nous avons ainsi, par un étrange caprice, l’ange et le démon de la bigamie. Soit dit en passant, la bigamie elle-même joue un rôle considérable dans les romans anglais, ce qui tient sans doute d’une part à l’imperfection des lois édictées en Angleterre pour garantir la sécurité des transactions matrimoniales, de l’autre au confiant abandon des parties intéressées et à l’aisance avec laquelle, en ce pays, hommes et femmes présentent leur tête au joug solennel de l’hymen. Rien de pareil en France, où les actes de l’état civil sont infiniment mieux tenus, les constatations légales beaucoup plus rigoureusement exigées, et où règnent en outre, — quoi qu’on puisse dire de la légèreté française, — des habitudes de prudence et de prévoyance inconnues, dirait-on, de l’autre côté de la Manche. Il résulte de tout ceci que le « cas pendable » donne beaucoup à faire aux tribunaux de la Grande-Bretagne, et que les romanciers sont autorisés ainsi à user plus souvent qu’on ne le fait chez nous de ce ressort plus ou moins dramatique. Aussi ne s’en font-ils faute, et depuis Jane Eyre, où M. Rochester est bigame d’intention, sinon de fait, jusqu’à No Name, le dernier succès de M. Wilkie Collins, la même combinaison a été reproduite dans vingt ouvrages dont nous pourrions aligner ici les titres. Ce qui.la rajeunit un peu dans les deux novels de miss Braddon, c’est qu’avant elle le roman se conformait, en cas de. bigamie, aux indications de la statistique criminelle, et faisait de l’homme le principal coupable. En quête de nouveautés, il nous présente aujourd’hui à juger deux procès d’une